Asha

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     Depuis toujours, les animaux parlent à Asha.
     La première fois, une perruche à collier s’est perchée sur son berceau et lui a dit : « Hé ! Suis-je le premier oiseau que tu vois ? »
     Un papillon aussi s’est posé sur son nez. Il avait une toute petite voix : « Dis-moi, est-ce que je te chatouille ? »
     Puis, Asha a grandi. Elle parle hindi avec ses parents. En même temps, elle parle tortue avec les tortues, âne avec les ânes et crie quand les éléphants distraits ne l’écoutent pas. Au Zoo de Chattbir, elle est la confidente d’un tigre blanc.
     Chez elle, seul son chat ne lui répond pas. Sale caractère ! pense Asha.
     Maman et Papa la surprennent parfois à bavarder seule.
     Jamais ils ne se doutent que leur fille est un peu magicienne.

 

     Ce pouvoir l’amuse, jusqu’au premier jour d’école. Là, elle se rend compte qu’elle est différente. Dans la cour, elle n’ose pas s’adresser aux autres enfants. Alors, elle discute avec un lézard. Les autres se moquent. Eux n’entendent pas le petit reptile raconter ses aventures.
     Dans la classe, des larmes coulent sur la craie de son ardoise. Asha se promet de ne plus parler qu’avec les gens. Elle qui n’a ni frère ni sœur a tant besoin de se sentir acceptée ! Elle essaie de parler gentil avec les gentilles, de blaguer avec les moqueuses et se fait enfin des amies. Asha se sent mieux et pense que plus rien ne peut lui arriver.

 

     Mais un jour, une étrange maladie envahit la ville. Elle vient d’une race de moustiques inconnue. Piqué, on ne meurt pas à l’instant comme avec le venin du serpent. Cela dure des jours, et rien ne peut guérir de ce poison.
     L’école est fermée. Les gens sortent peu, la tête couverte d’un sari ou d’une moustiquaire. Personne n’est à l’abri, ni riches, ni pauvres, ni hommes, ni animaux. Peu importe la caste. Le maharadjah de Chandigarh lui-même s’est fait piquer. Il promet une fortune à qui trouvera un moyen de lui sauver la vie.

 

     « Moi qui invente des remèdes, je dois trouver celui-là, se dit Ishvar, le père d’Asha. Ainsi, je sortirai ma famille de la pauvreté. »
     Pour se porter chance, il s’en va prier la déesse Kâli. Parfois démone, septième langue du dieu du feu, on dit qu’elle exauce les vœux. Mais Kâli n’est pas généreuse avec Ishvar. À peine a-t-il déposé son offrande de fleurs, qu’un moustique le pique dans le cou !
     Chaitili, la femme d’lshvar, pleure en silence. Personne ne peut le soigner.
     En secret, couverte d’une écharpe trop grande, Asha sort pour crier la peine au milieu des motos, des camions, des charrettes, des klaxons. Mais tout à coup, elle a une idée : « Je le jure : je te guérirai, mon papa-soleil. Tu ne seras pas mon papa d’ombre. J’ai besoin de toi. Je trouverai ce remède ! Les animaux m’aideront… »

 

     Asha surprend Chittesh le singe en train de voler des chapatis.
     « Chapardeur ! As-tu entendu parler d’un remède contre le mal inconnu ? »
     « Je cours vite et j’écrase le moustique avant qu’il me pique ! »
     « Et toi, bengali, que fais-tu ? »
     « Je vole plus haut qu’eux et leur dis adieu ! »
     « Et toi, chère tortue, dont chacun connaît ici la sagesse ? »
     « Ma carapace me protège. Seule Eshana, cette vache prétentieuse et idiote, assure qu’elle peut être piquée sans mourir. »
     Asha va au marché. Il paraît qu’Eshana y traîne souvent. Et si la vache ne mentait pas ?

 

     Le marché n’est pas comme d’habitude. Les gens se font rares. Pourtant, au carrefour, voilà un embouteillage. Couchée au milieu, une vache bloque la circulation, bâille, chique de l’herbe. Elle n’a pas l’air décidée à se lever. Personne ne peut la chasser. En Inde, toute vache est sacrée.
     « Je ne sais pas si je devine bien, mais je parie que c’est celle que je cherche », pense Asha.
     « Eshana ! Eshana ! » s’écrie-t-elle en s’approchant.
     « Hé, la curieuse, répond la vache, comment connais-tu mon prénom ? »
     Aussitôt, Asha la questionne. En se pavanant, Eshana lui soutient qu’elle détient le secret pour guérir cette maladie.
     « Confie-moi ce secret ! Je te donnerai la fortune du maharadjah ! »
     « As-tu vu tes habits ? se moque la vache. Te crois-tu princesse ? Quelle gamine pauvre peut promettre un trésor ? Ma fortune est faite. Une ombre pour bâiller, quelques herbes à brouter suffisent à mon royaume. »
     À cet instant, la petite fille glisse une main sous le ventre de la vache.
     « Hé ! Que fais-tu donc, impolie ? Cherches-tu à me traire ? »
     « Je voulais juste sentir si tu as un cœur. Je n’en trouve pas », lui dit Asha.
     Eshana, surprise par son audace, sourit. Elle lui chuchote :
     « Mon cœur est un peu plus près, approche ! Sens-le, c’est un tambour ! »

 

     La vache raconte alors qu’elle voyage souvent sur la montagne. Elle connaît une vieille dame de plus de cent ans qui y cultive de délicieuses herbes jaunes. Elle se sent plus jeune quand elle en fait son repas. Les moustiques qui sèment la terreur l’ont piquée dix fois. Grâce aux herbes qui la protègent, jamais elle n’a ressenti la moindre fièvre.
     Asha veut partir cueillir ces herbes tout de suite.
     Eshana refuse de l’accompagner.
     Elle lui montre une vague direction, puis lui confie : « À chacun son pouvoir. Le tien est de me parler, le mien de voyager dans les pensées. Si tu t’égares, ferme les yeux : je te donnerai à distance le moyen de ne pas te perdre à jamais. »
     Chittesh, le singe, dégringole d’un escalier tant il se tord de rire : « Asha la naïve, comment peux-tu croire cette folle ? Tu es bien la seule à Chandigarh. Même les chèvres stupides ne lui font pas confiance ! »
     Mais la fillette est déjà partie.
     Avec le seul billet qu’elle a dans la poche, elle saute dans le bus qui quitte la ville.
     Au pied de la montagne, Asha prend le chemin le plus court et difficile vers le sommet, à travers les rochers coupants. Chaque fois qu’elle s’arrête, essoufflée, elle pense à Papa, à Maman si inquiète pour elle. Peu à peu, le paysage s’éclaircit.
     Asha imagine Eshana couchée ici au soleil, en train de bâiller. Elle sourit.
     Tout à coup, elle sent qu’elle est suivie. Les moustiques ! Asha plonge dans la rivière, reste sous l’eau pour ne pas se faire piquer. En tremblant, elle sort la tête pour respirer.
     Elle nage loin avant de retourner sur la terre.
     Asha ne retrouve plus le chemin vers le sommet. Alors, elle repense à la promesse de la vache. Elle ferme les yeux. Une image apparaît derrière ses paupières, le dessin d’un chemin et le portrait d’une petite herbe jaune aussi mince qu’un cil. Cette fois, elle court et s’écrie : « Merci Eshana ! Grâce à ta magie, je sais où je vais ! »
     Bientôt, à côté d’une grotte abandonnée, entre des arbres centenaires, elle aperçoit de minuscules rayons de soleil. « Les herbes jaunes ! Les herbes jaunes ! »
     Asha est si contente qu’elle danse. Elle arrache des touffes, tout ce que son sari peut contenir, et la voilà déjà qui dévale la montagne, petite fille presque ailée. Soudain, ce bruit qui la fait trembler revient. Pas de rivière ici. Elle court vite, pas assez. Elle sent une piqûre sur sa joue, une autre sous son pied. Elle mâche des herbes. Leur goût est mauvais. Comment une vache peut-elle les trouver délicieuses ? Asha, dont le prénom signifie l’espérance, sent bien en elle que la fièvre ne monte pas. Le singe et la tortue ont tort : Eshana ne mentait pas.
     La petite fille n’a plus de roupies pour le bus. Elle échange son écharpe contre un billet.
     Dans son quartier, elle reconnaît une silhouette. Chaitili, sa maman, la cherche partout.
     Elle la gronde, tout en l’embrassant.
     « Pourquoi devrais-je manger ça, ma toute petite ? » demande Ishvar.
     « Parce que je suis ta fille et que je viens de ton sang. Puisque tu as créé plusieurs fois des remèdes, je suis née pour en inventer aussi. »
     Son père sourit tristement. Il est si las.
     Pour lui faire plaisir, il mâche lentement les herbes amères.

 

     Le lendemain, Ishvar se lève. Chaitili n’en croit pas ses yeux. Son mari est guéri ! Asha est déjà sortie. Ses herbes plus fines que les cils, elle en donne d’abord à des cousins, à des gens du quartier qui sont malades. C’est seulement après qu’elle entre dans le palais et demande à voir le maharadjah. Le bruit a couru si vite à Chandigarh qu’une jeune guérisseuse fait des miracles ; on la laisse entrer.
     Le vieil homme est mourant. Un serviteur met l’herbe jaune dans son thé. Péniblement, il le boit. Deux jours plus tard, sauvé, le maharadjah tient parole. Asha repart avec un sac d’or. Sa famille ne sera plus pauvre, au moins pendant un long moment. La fille veut remercier Eshana, mais la vache est partie pour Hardwar, la ville du Gange. Un âne dit qu’elle en avait assez des carrefours, qu’elle voulait se baigner pure dans le fleuve sacré.

 

     Les années passent comme l’eau du Gange coule des montagnes vers la mer. Asha grandit vite, devient allongée tel un jonc. Si vous la croisez, vous la reconnaîtrez à son sari orange. On raconte même que, souvent, on la surprend en train de parler avec les fleurs.

 

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Carl Norac ; Anne-Catherine De Boel
Asha
Paris, l’école des loisirs, 2010
(Adaptation)
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