La voix d’or de l’Afrique

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     Près du fleuve Niger, un enfant est né, un enfant pas comme les autres… Un enfant aux yeux un peu rouges, noir à la peau blanche.
     Dàganhï Fune*, dit-on en Afrique… Malédiction !
     Ces enfants-là ne sont pas désirés, créatures du diable, créatures maudites !
     Parfois même, on les tue !
     Pourtant, celui qui aurait tué l’enfant Salif aurait tué le cœur même de la musique…
     Salif est le fils d’une des familles les plus prestigieuses du Mali.
     Son père est un Keita, il descend en droite ligne des empereurs mandingues.
     Quelle honte pour une famille noble !
     Avoir un enfant Fune, aux yeux rouges et à la peau blanche.
     On parle de lui donner la mort.
     Pourtant, celui qui aurait tué l’enfant Salif aurait tué le cœur même de la musique…

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     Sa mère s’enfuit avec lui de nombreux jours et Salif est sauvé.
     Mais son père le rejette, il ne veut pas d’un tel enfant…
     Ni le voir ni croiser ses pas !
     Salif va grandir face au mépris et au rejet de tous, aux moqueries, aux railleries, aux jets de pierres des autres enfants.
     Dàganhï Fune !
     Il songe même à se donner la mort…
     Il se réfugie, solitaire, dans les livres et les études.
     Il apprend, apprend avec facilité.
     Plus tard, il sera instituteur !
     Hélas, son rêve est vite brisé, les Fune ont une très mauvaise vue.
     On ne veut pas de lui comme maître d’école !
     À nouveau, il songe à se donner la mort.

 

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     Pourtant celui qui aurait tué l’enfant Salif aurait tué le cœur même de la musique…
     Le père de Salif a beaucoup de terres.
     Il envoie son fils dans les champs pour effrayer les oiseaux et les singes qui mangent les grains de maïs. Du matin au soir.
     Salif s’égosille et crie.
     C’est là qu’il forge sa drôle de voix, sa voix forte et perçante, pissant et sensible…
     Près du fleuve Niger, un chanteur vient de naître !
     Et celui qui l’aurait tué aurait tué le cœur même de la musique…
    Salif écoute le chant des oiseaux, mais aussi celui des griots.
     Il chante et joue dans sa tête de la guitare, du balafon ! Il veut devenir musicien.
     Malédiction !
     L’Afrique a ses règles et ses tabous.
     Le fils d’une famille noble, le fils d’un Keita, ne peut devenir musicien.
     Il ne doit pas se donner en spectacle comme un vulgaire griot.
     Honte à ce fils indigne.
     Dàganhï Fune !
     Tous se liguent contre Salif, mais lui veut chanter. Il a 19 ans.
     Il s’enfuit et rejoint les rues sales de Bamako.
     Un peu mendiant, un peu chanteur des rues…

 

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     Pourtant, sa voix est si belle, si étrange, si magique qu’elle donne le frisson à ceux qui l’entendent.
     Elle épouse la douleur d’un peuple, ses espoirs et ses misères…
     Elle touche au cœur !
     Les gens s’attroupent, la foule écoute, des larmes coulent, des pièces tombent…
     Près du fleuve Niger, le cœur de la musique est né !

 

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     Salif commence à exister.
     Il chante dans les rues, les restaurants et les cafés, sur les places des marchés…
     Un joueur de saxo le remarque, c’est le grand Tidiani Koné.
     Et voilà Salif chanteur d’un orchestre.
     Voilà Salif l’étoile du mythique Rail Band de la gare de Bamako.
     Sur les bords du fleuve Niger, une étoile est née…
     Son père lui tend la main, tout un peuple lui tend la main, à lui le réprouvé, au Dàganhï Fune.
     S’ouvrent les portes des grands hôtels, puis les concerts dans la capitale, bientôt l’Europe, l’Amérique.
     Partout, sa voix bouleverse, elle apaise ceux qui souffrent, redonne espoir, chasse les misères et la nuit.
     La mélodie de Mandjou est sur toutes les lèvres.
     C’est la voix d’or de l’Afrique, Salik Keita, né près du fleuve Niger, modeste et réprouvé Dàganhï Fune, changé en prince à la voix d’or.

 

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     Pourtant si l’on avait écouté les coutumes, les vieilles croyances, on aurait tué l’enfant Fune, fait mourir à jamais le cœur même de la musique…

 

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Salif KEITA

 

     SALIF KEITA EN QUELQUES DATES
     Naissance le 25 août 1949, à Djoliba, au Mali, sur les bords du fleuve Niger. Son père, qui descend en droite ligne de Soundjata Keita, fondateur de l’Empire mandingue au XIIIe siècle, a bien du mal à accepter cet enfant albinos.
     En 1968, Salif quitte sa famille pour chanter dans les rues de Bamako. Grâce au saxophoniste Tidiani Koné, il devient le chanteur du Rail Band de la gare de Bamako.
     En 1973, il intègre le prestigieux orchestre des Ambassadeurs du Motel.
     En 1978, il enregistre son premier album, Mandjou, qui remporte un énorme succès.
     En 1984, il triomphe au festival d’Angoulême et s’installe à Montreuil.
     En 1987, il publie son album Soro, en forme de blues mandingue, chanté en malinké.
     En 1995, son album Folon est dédié aux enfants albinos.
     En 1996, il retourne au Mali et ouvre un studio à Bamako afin d’aider les jeunes artistes maliens, comme Rokia Traoré.
     S’enchaînent alors de nombreux albums, tous couronnés de succès (1997 Sosies, 1999 Papa, où il évoque la mémoire de son père décédé, 2002 Moffou, 2005 M’Bemba, 2009 La Différence)…

 

     LA VOIX D’OR DE L’AFRIQUE
     Les surnoms donnés à l’incroyable talent de Salif Keita ne manquent pas: Caruso africain, voix d’or de l’Afrique, prince du blues mandingue…
     Il faut dire qu’on ne peut écouter cette voix à nulle autre pareille sans en avoir la chair de poule. Sa présence nous bouleverse !

 

     UN ARTISTE REBELLE
     Salif Keita est un inlassable militant des droits des hommes et des femmes. Ses chansons dénoncent les souffrances de l’Afrique mais aussi la situation faite aux immigrés africains en France (Nous pas bouger). Il s’est fait le chantre de l’acceptation de nos différences et refuse tous les intégrismes.
     Sa musique, qui mélange rock, soul, funk et chanson française, essaie de bâtir des ponts entre l’Afrique et le reste du monde, mais aussi entre les différentes cultures africaines. Salif le rebelle est un briseur de tabous.
     En 2010, il a été nommé, par la commission de l’Union africaine, Ambassadeur de la paix !

 

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     L’ALBINISME EN AFRIQUE DE L’OUEST
     L’albinisme est une maladie génétique héréditaire touchant les humains dans le monde entier, mais plus particulièrement en Afrique et en Amérique du Sud. C’est une anomalie de production de la mélanine qui provoque le manque ou l’absence totale de couleur dans la peau, les cheveux, les poils, l’iris des yeux (qui peut être violacé ou rouge). Les albinos ont une mauvaise vision et doivent se protéger constamment du soleil qui peut provoquer chez eux des maladies de peau et des cancers.
     Les albinos ont toujours été considérés en Afrique comme des êtres à part, porteurs de malédictions mais aussi de richesse et de pouvoirs. Ils sont à la fois rejetés par la communauté et recherchés par certains sorciers pour faire des sacrifices. On en retrouve souvent assassinés. Leur chair et leur sang servent à fabriquer des grigris porte-chance (notamment en période d’élections !).
     Comme tous les enfants albinos, Salif a eu une enfance malheureuse, en butte au mépris, aux injures et aux humiliations de ses camarades. C’était, dit-on, « un enfant du malheur » !

 

     LA FONDATION SALIF KEITA POUR LES ALBINOS DU MALI
     Salif a créé cette fondation en 2005, qu’il anime grâce à son engagement financier personnel. Il a notamment fait don de dizaines de millions de francs CFA pour acquérir des crèmes solaires et des lunettes afin de protéger la peau fragile des albinos que le soleil brûle. Il a aussi acheté des terrains afin d’y construire une école et une clinique de santé pour les albinos de Bamako, au Mali. La fondation organise de même régulièrement des Téléthons, dont les bénéfices vont à l’achat de matériel de protection contre le soleil. Mais, plus que tout, la fondation a pour but d’informer les populations et de changer l’image négative des albinos dans la mentalité traditionnelle africaine.

 

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     MESSAGE DE SALIF KEITA AUX FILS DU CONTINENT AFRICAIN
     « Le bonheur n’est pas pour demain, il n’est pas hypothétique, il commence ici et maintenant. Ne nous laissons pas dominer par la violence, l’égoïsme, le désespoir.
     Ne sacrifions pas au culte du pessimisme. Relevons-nous. La nature nous a donné des cadeaux extraordinaires. Rien n’est encore joué pour notre continent, rien n’est encore perdu.
     Profitons enfin de ses merveilles. Intelligemment, à notre façon, à notre rythme, en hommes responsables et fiers de leur héritage. Bâtissons la terre de nos enfants et arrêtons de nous apitoyer sur nous-mêmes. L’Afrique, c’est aussi la joie de vivre, l’optimisme, la beauté, l’élégance, la grâce, la poésie, la douceur, le soleil, la nature. Soyons heureux d’en être les fils et luttons ensemble pour construire notre bonheur. » (décembre 2001)

 

« Je suis un Noir, ma peau est blanche. Et moi j’aime bien ça. C’est la différence qui est jolie », chante Salif Keita dans l’un de ses albums.

 

 

Michel Piquemal ; Justine Brax
La voix d’or de l’Afrique
Paris, Albin Michel Jeunesse, 2012
(Adaptation)
* Maudit albinos en malinké.

 

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