Mon miel, ma douceur

Mon miel, ma douceur1

 

      Les parents de Khadija étaient nés de l’autre côté de la mer…
      Et tous les étés, ils prenaient le bateau de Marseille pour aller voir leur famille dans le bled, près du Chott el-Djerid.
      Khadija aimait bien retrouver ce pays qui était un peu le sien. Les chemins poussiéreux écrasés de soleil, les figues de Barbarie, les dattes mangées à poignées, les baignades dans l’oued… et par-dessus tout sa grand-mère Zhora.

 

      En France, Khadija n’avait pas de grands-parents. Elle adorait cette grand-mère qui la gâtait. Grand-mère Zhora incarnait pour elle la douceur de miel du pays. Elle était toujours d’accord pour lui préparer des monceaux de gâteaux, crêpes fourrées au citron confit, ou cornes de gazelle, farinées de sucre … toujours prête pour l’emmener marcher sur les chemins à la recherche de salades sauvages … toujours disponible pour lui raconter de longues histoires dans cette langue étrange que Khadija comprenait à moitié :

 

Il était une fois une princesse du nom de Shéhérazade…

 

      Chaque soir, Grand-mère Zhora lui contait un jeu mystérieux sur le bout de ses doigts, qui la faisait rire aux éclats :

 

Celui-là a trouvé un œuf
Celui-ci l’a fait cuire
Celui-ci a enlevé la coquille
Celui-ci l’a mangé
Et celui-ci a demandé : où est ma part ?
La fourmi monte monte
Guili guili guili

 

 

Mon miel, ma douceur3

 

      Lorsqu’elle arrivait au pays, c’étaient mille embrassades, mille tendresses chuchotées à l’oreille :
 

 

Mon miel ma douceur,
ma perle, mon cœur…

 

      Lorsqu’elle repartait c’étaient des moments de tristesse, des lamentations, des mouchoirs agités :

 

 
Reviens vite ma douceur,
reviens vite retrouver
ta grand-mère qui t’aime !

 

      Hélas ! un vilain jour d’hiver, un télégramme arriva, comme un briseur de rêves : Grand-mère Zhora était morte ! Khadija sentit sa poitrine se vider de son air. Elle ne sut que pleurer, pleurer sans fin dans les bras de sa mère qui retrouva, pour un instant, la langue du pays :

 

Ne pleure pas, ma fille,
ne pleure pas, ma douceur…

 

      Et pourtant toutes les deux pleuraient, pleuraient sans pouvoir s’arrêter. La tristesse ne quittait plus leur cœur.

 

      Mais deux jours plus tard, le facteur apporta un mystérieux paquet. C’était une tunique brodée, Khadija la reconnut aussitôt. Elle avait souvent vu le soir sa grand-mère Zhora faire courir l’aiguille sur la soie pour la décorer. Elle lui disait alors :

 

Cette tunique sera pour toi,
ma petite fille.
Elle adoucira tes rêves
et te fera penser à moi.
 

Mon miel, ma douceur4

 

      Le soir, Khadija revêtit sa tunique.
      Elle sentit à nouveau tous les parfums et toutes les douceurs du pays. En caressant la soie et toutes les broderies, c’était comme si on lui murmurait à l’oreille :

 

Mon miel ma douceur,
ma perle, mon cœur…

 

      Les cauchemars qui la bouleversaient depuis plusieurs jours s’effacèrent.
      Grand-mère Zhora était là dans ses rêves. Elle l’emmenait marcher sur les chemins, elle lui préparait des gâteaux qui fondent sur les lèvres, et surtout elle lui racontait de magnifiques histoires :

 

Il était une fois au pays des djinns…

 

      Cela l’aida à faire le deuil.
      Lorsque la tristesse était trop forte, elle se glissait dans la belle tunique brodée et une berceuse l’emportait :

 

Dors bébé, dors
Jusqu’à ce que le dîner soit prêt
Et s’il ne l’est pas
Celui des voisins le sera
Dors bébé, dors
Jusqu’à l’arrivée de ta maman.

 

Mon miel, ma douceur5

 

      Enfin revinrent les vacances d’été.
      Toute la famille reprit le bateau. Dans sa petite cabine, Khadija n’arrivait pas à dormir. Elle était assise sur son lit. Au cœur de son sommeil, Grand-mère lui avait demandé une chose étrange : jeter la tunique à la mer.

 

Tu n’as plus besoin d’elle désormais.
Je serai en toi pour toujours.
 

 

      Khadija monta sur le pont.
      Dans la nuit, on apercevait au lointain les lumières de la grande ville blanche. Khadija comprit que sa grand-mère avait raison.
      Elle ne pouvait pas la garder ainsi prisonnière dans ses rêves.
      Elle devait la laisser aller retrouver la paix de la mer.
      « Qui a assuré sa descendance ne meurt pas. »

 

      Elle jeta la tunique dans les flots.
      Et pour la première fois, elle chanta dans sa langue la berceuse que Grand-mère lui avait apprise :

 

Dors bébé, dors
Jusqu’à ce que le dîner soit prêt.
Et s’il ne l’est pas
Celui des voisins le sera.
Dors bébé, dors.

 

 

Mon miel, ma douceur6

 

Michel Piquemal ; Elodie Nouhen
Mon miel, ma douceur
Paris, Didier Jeunesse, 2004
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