La case aux hibiscus rouges

 

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Une famille déménage, quitte son petit bout de terre pour s’installer entre la ville et la mer. Nous sommes en Guadeloupe, la Soufrière occupe l’horizon. Le petit garçon de cette histoire a du mal à s’habituer à l’école, il préfère aller pêcher en mer avec Chabin, vieil homme solitaire aux yeux gris.
Mais un jour Chabin et l’enfant sont pris dans une tempête…

 

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      J’ai regardé une dernière fois notre jardin potager, l’avocatier, le corossolier, et surtout la haie d’hibiscus rouges que maman avait plantée tout autour de notre case.
      — C’est pour te rappeler que, même pauvre, on appartient toujours au monde des hommes, me disait-elle. Le rouge de l’hibiscus, c’est notre cœur !
      Mais maintenant qu’on déménageait, qu’allait devenir notre haie d’hibiscus ?
      Est-ce qu’on peut laisser son cœur quelque part et partir ? Là où on allait, y aurait-il un pied de piment, un de citron vert et une jarre pour garder l’eau fraîche ?
      La terre ne nous appartenait pas. C’est pour cela que notre case était juste posée dessus. Un jour, papa a dit que nous allions la fixer définitivement sur la terre qu’il venait d’acheter. Les pilotis allaient s’enfoncer dans le sol, grâce à quatre trous emplis de béton frais.
      Pa Zidor a reçu l’aide des voisins les plus costauds pour hisser notre petite case dans une charrette à bœufs. Elle avait l’air aussi petite qu’une coquille de bougot. Le soir, j’avais l’habitude de grimper sur son toit de tôle encore brûlante, où j’écoutais Dézi jouer de sa flûte en bambou. C’est là aussi que je pouvais capter radio Salsa Caliente, tout en comptant les étoiles. Comme pour nous dire au revoir, madame Soufrière s’était dépouillée des nuages et de la brume qui la rendaient mystérieuse et effrayante. Je n’avais soudain plus peur du volcan.

 

      Après une longue journée de route, on a posé notre case-escargot entre deux autres maisons. Il y avait juste la place pour l’y faufiler. Devant, c’était la ville ; derrière, la mer. Je ne connaissais ni l’une ni l’autre. Cela a bien occupé ma tristesse. Man Titine, elle, a pleuré. Papa avait acheté du sable et non de la belle terre noire et grasse qui donne de belles ignames et de beaux maniocs.
      — Acheter du sable !… Les hommes sont fous !
      C’est un bien sans titre de propriété. La mer, au moindre cyclone, peut reprendre ce qui lui appartient !
      — Tchiiip ! s’est exclamé papa sans plus d’explication.
      Je suis allé lui dire qu’il valait mieux tourner la maison dans l’autre sens. Qu’elle soit face à la mer plutôt que lui tourner le dos.
      — José, nous ne sommes pas là pour regarder la mer ! s’est-il fâché. La mer, ça donne la nausée et ça fait rêver pour rien. Les rêves donnent faim. Une faim sans fin !

 

      Dès le lendemain, papa a trouvé du travail dans l’usine de canne à sucre, pas loin du port. Maman et moi, on est restés là à raccommoder notre nouvelle vie. Le soir, elle dormait mal. Elle avait toujours l’impression qu’une vague allait s’écraser contre notre maison.
      Avec le temps, Man Tïtine a fini par s’y faire, à tel point qu’on a pu construire une autre pièce encore plus près de la mer. Maman en a fait un lolo, une échoppe. Après l’usine, les copains de papa venaient y jouer d’interminables parties de dominos. Ils pariaient un demi-cabri, une poule ou un coq jenm. Un futur champion des pitts, sorti de l’œuf de la poule qu’ils n’avaient pas encore achetée. Cela se terminait parfois en disputes.

 

      La mer, personne ou presque ne s’en souciait. On me laissait y aller à peine plus de deux fois par an. Man Titine me plongeait la tête sous l’eau et comptait : « 1… 2… 3 gorgées ! », me faisait sortir et j’étais prêt pour la purge semestrielle à l’huile de ricin.
      Je me suis assis sur un banc d’écolier pendant quelque temps. Mais le grand air me manquait. Sur le tableau, les lettres ondulaient comme une haie d’hibiscus rouges sous le vent. Je n’avais pas la patience des colibris pour sucer leur nectar. J’ai fini par quitter l’école. Mon père a accepté, parce qu’il avait, je pense, un peu honte de moi quand on lui demandait où j’avais laissé ma tête.
      Je suis allé travailler à l’usine avec papa, là où on avait seulement besoin de mes bras. L’usine a fermé peu de temps après. Sans travail, papa n’était plus que de la bagasse, rongé par les fourmis de l’ennui. Ce fut à cette époque que je décidai de ne plus tourner le dos à la mer.

 

      Chabin, un vieux pêcheur aux yeux gris, m’a enrôlé sur son canot. Il m’a tout appris du métier de marin. Et surtout à respecter la mer. Ma part de poisson, je la donnais à maman. Elle préparait des blaffs bien pimentés. Bientôt, le bouche-à-oreille finit par la rendre célèbre.
      On venait midi et soir, de très loin, pour déguster ses courts-bouillons de poissons, ses fricassées de chatou ou de lanbi accompagnées de riz et de haricots rouges. Sur chaque table, il y avait un bouquet de fleurs d’hibiscus. Tout le monde avait le cœur qui frétillait en sortant de L’Hibiscus rouge.

 

      Un samedi soir, j’ai vu débarquer Dézi avec sa flûte et Ting-Ting, un joueur de tambour. Papa recommença à vivre en les accompagnant à l’accordéon. Au rythme du chacha que je secouais, mon cœur battit plus fort. Il a bien failli s’arrêter un jour de novembre. En pleine mer, une lame de fond a coulé notre canot. Je me suis alors souvenu que je ne savais pas nager. Le vieux Chabin m’a maintenu la tête hors de l’eau et a nagé pendant toute une journée, avec son autre bras. Après avoir échappé aux marsouins, nous avons échoué sur la plage Zagaya, où nous attendait une armée de crabes affamés.
      Finalement, on s’est réveillés à l’hôpital. Chabin avait des pansements sur le ventre. L’essence du canot à moteur qui s’était répandue sur l’eau avait brûlé sa peau. Jusqu’à sa mort, il souffrirait du bras droit, celui qui avait fait la brasse tout seul pour me sauver… Maman avait raison. La mer n’appartient pas aux hommes, sinon ils auraient des nageoires à la place des talons et des oreilles, et aussi des écailles sous les bras. Pourtant, je suis resté marin, et Chabin aussi.

 

      Tout cela s’est passé il y a si longtemps…
      Bien que mes yeux soient fatigués, je ne me lasse ni de la vie ni de serrer la main d’Eugénia. Nous avons eu huit enfants. Le temps file si vite qu’il semble parfois manquer de cœur. Heureusement, mes petits-enfants me rassurent.
      Autour de mon vieux corps, leur rire a l’éclat d’une haie d’hibiscus rouges.

 

 

Alex Godard
La case aux hibiscus rouges
Paris, Albin Michel, 2005
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