La Fleur des vagues

La Fleur des Vagues1

 

Hortense, une petite fille douce et contemplative, une petite fille pas tout à fait comme les autres, nous entraîne dans la magie de son univers. Un monde tout en émotion et en poésie qui parle de voyages, de l’enfance et du jour où il faut voler de ses propres ailes.
 

 

      Le ciel était bleu et bleu. La mer était bleue et bleue.
      Il n’y avait pas de vent pour caresser l’île ce jour-là.
      Hortense était à la fenêtre de sa maison, au deuxième étage. Une maison au milieu des autres, sur le port.
      Hortense montra à Soazig, sa poupée, le grand bateau qui arrivait.
      À la fenêtre avec Hortense et Soaz, il y avait aussi Chien-gris qui regardait.
      Ce fut comme tous les jours et même comme plusieurs fois par jour. Le bateau La Fleur des vagues arriva et se rangea le long du quai. Comme tous les jours et comme plusieurs fois par jour, Hortense raconta à Soaz et à Chien-gris les passagers comme ci et les voitures comme ça qui débarquaient.
      Elle montra du doigt des amoureux et demanda à Soaz :
      — Pourquoi est-ce qu’ils s’embrassent sur la bouche et sur le nez et sur les yeux ?
      Comme chaque jour, la moitié des passagers alla à la boulangerie du port acheter des gâteaux au miel et au beurre salé.
      Hortense et Soaz et Chien-gris avaient regardé le gros bateau La Fleur des vagues arriver et repartir plusieurs fois par jour tout l’été.
      Et tout l’automne.
      Et tout l’hiver.
      Et tout le printemps.
      Et encore tout l’été…
      Quelle que soit la saison, ils regardaient aussi les petits bateaux des pêcheurs qui rentraient au port, avec derrière eux des familles entières de mouettes qui voltigeaient.

 

      Un matin, alors que le ciel bleu se cachait derrière des épaisseurs de nuages gris et que la mer se cachait derrière des paquets d’écume blanche, Hortense attendit en vain avec Soaz et Chien-gris.
      La Fleur des vagues ne vint pas se ranger le long du quai. Le port resta vide, un peu triste.
      Le lendemain et les jours suivants, rien. La Fleur des vagues n’arriva pas. Seuls quelques bateaux à voiles se promenaient sur les vagues et comme toujours les bateaux des pêcheurs partirent et revinrent, poussés par les mouettes.
      Une saison passa. Rien. Toujours pas de Fleur des vagues. Et une autre saison encore. Rien.
      Heureusement, les gens de l’île, eux, allaient toujours à la boulangerie acheter des gâteaux au miel et au beurre salé.

 

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      Un jour, ce fut de nouveau l’été.
      Le ciel était bleu.
      La mer était bleue.
      Il n’y avait pas de vent pour caresser l’île ce jour-là.
      Hortense était à la fenêtre avec Soaz et Chien-gris.
      Maman arriva et leur dit:
      — Demain, on part à Paris !
      — À Paris ?
      — Oui, chez pépé et mémé pour quelques jours de vacances. La route sera longue, mais ça te fait plaisir, Hortense ?
      — Ça me fait plaisir, oui, et aussi à Soaz et à Chien-gris.

 

      Ce jour-là, Hortense parla beaucoup avec sa poupée et son chien. Elle demanda à Soaz :
      — Est-ce que pour aller à Paris la voiture de papa va rouler sur les vagues ou quoi ?
      Soaz lui répondit :
      — Peut-être que c’est une voiture qui sait nager.
      Hortense demanda à Chien-gris :
      — Est-ce que la voiture de papa sait voler dans le ciel comme une mouette ?
      Chien-gris lui répondit :
      — S’il y a des nuages, elle roulera sur les nuages.
      Ce soir-là, avant de s’endormir, Hortense pensa aux îles perdues au milieu de la mer comme les étoiles perdues au milieu du ciel.

 

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      La voiture était chargée. Papa, pour mieux conduire, avait mis ses lunettes de soleil. Il s’assit au volant. Maman s’installa près de lui et dit :
      — J’espère que tu ne vas pas rouler trop vite.
      Papa demanda :
      — C’est bon, on peut y aller ?
      Hortense, qui était assise à l’arrière avec Soaz sur ses genoux, cria :
      — On ne part pas, Chien-gris… il n’est plus là !
      Papa descendit pour retrouver Chien-gris, maman aussi. Quand ils revinrent, papa dit :
      — Chien-gris reste, la boulangère s’occupera de lui. Il veut attendre je ne sais quoi… il regarde l’entrée du port et même plus loin.
      — Il guette l’horizon, confirma maman.

 

      La voiture s’en alla.
      Elle roula sur les petites routes de l’île et sur la grande route de l’île et elle roula sur le nouveau pont.
      — Quel grand pont ! s’exclama maman.
      — Oui, il est grand et long ! Il fait, il fait trente-six mille kilomètres au moins !
      Hortense, de la voiture, regardait la mer et cherchait La Fleur des vagues, son bateau.
      La voiture de papa avec toute la famille roula ensuite sur des petites routes. Hortense chercha de tous les côtés La Fleur des vagues, son bateau.
      La voiture de papa avec toute la famille roula ensuite sur l’autoroute. Hortense chercha de tous les côtés La Fleur des vagues, son bateau.
      La voiture de papa avec toute la famille roula ensuite dans les rues de Paris. Hortense chercha de tous les côtés La Fleur des vagues, son bateau.
      Arrivée à Paris chez mémé et pépé au quinzième étage, Hortense alla avec Soaz sa poupée sur le balcon. Elle ne vit que des rues de Paris.
      Pas son bateau.
      — Hortense, est-ce que ça te fait peur de monter en haut de la tour Eiffel ? demanda pépé.
      — Si Soaz est avec moi, je n’aurai pas peur.
      — Alors on ira demain.
      Papa et maman et mémé dirent chacun à leur tour :
      — Moi je ne grimperai pas… c’est trop haut !
      — Moi je ne grimperai pas… j’ai le vertige !
      — Moi je ne grimperai pas… ce n’est plus de mon âge !

 

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      Et le lendemain… elle était là la tour Eiffel !
      — Hortense, qu’est-ce que tu en dis ? C’est pas beau ça ?
      — C’est beau.
      — On y monte?
      — Oui.
      Pépé et Hortense et Soaz arrivèrent au premier étage.
      Pépé et Hortense et Soaz arrivèrent au deuxième étage et au troisième et en haut du haut.
      — On est au milieu du ciel, remarqua pépé.
      Hortense ne répondit pas. Elle regardait de tous les côtés à la fois. Soaz aussi.
      Tout à coup Hortense s’écria :
      — Là, au milieu du bleu, mon bateau La Fleur des vagues !
      — Un bateau dans le ciel ?
      — Oui, là, dans le bleu !
      Hortense apprit en parlant avec son pépé que La Fleur des vagues dans le bleu du ciel ou le bleu des vagues cherchait sans doute une autre île.
      Son pépé avait ajouté :
      — Toi aussi Hortense, un jour, tu partiras chercher une autre île…
      Hortense serra très fort Soaz sur son cœur. Elle lui murmura :
      — Il faut retourner sur notre île, dire à Chien-gris que La Fleur des vagues navigue encore…

 

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Yves Pinguilly
La Fleur des vagues
Paris, Éditions Belin, 2012
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