Le Voyageur

 

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        Lorsqu’Eva monta dans l’Arche (le vieux bus du village), l’étoile du soir envoyait encore une mince lumière sur la terre.
        Il y avait quelque temps déjà que les vastes horizons de la plaine avaient rétréci et qu’une longue nuit annonçait la fin des temps. Une odeur étouffante et humide inondait l’espace autour d’Eva, et la route, très péniblement sillonnée par le vieux bus, ressemblait à une rivière sans barques ni berges…
        Des gens somnolaient, les visages imperceptibles dissimulés dans des châles mérinos ou des manteaux bien épais, les têtes baissées… On aurait dit des ombres, avec, à la main, des paniers d’où émergeaient les cous des canards et des dindes, qui, quelques heures plus tard, seraient sacrifiés sur l’autel des traditions de la Nativité.

 

        Eva était assise à côté du capitaine (le chauffeur) de l’Arche.
        À travers la pluie qui tombait à verse, celui-ci distinguait à peine le chemin, et peinait à repérer les indices séculaires qui, pendant des années, avaient été sa boussole et son étoile du nord : le profil de la haute colline bleue, le moulin sans ailes, l’olivier sans âge, le vieux pont romain, la toute petite chapelle…
        Mais le voyage, ce voyage manquait de références visibles car la pluie diluvienne enveloppait tout dans une désolation noire et absolue.
        Et tout le monde se sentait plus ou moins perdu…
        Par le hublot latéral, Eva guettait les visages des autres voyageurs, mais elle ne distinguait que les têtes des oiseaux émergeant des paniers rouges…

 

        Soudain, un crissement de freins secoua l’Arche.
        À la lumière des phares, à travers le pare-brise du bus, son visage est apparu.
        Il avait les yeux tristes, démesurés, les cheveux trempés, une longue barbe sans âge…
        Un instant, il leva les deux mains : on aurait dit qu’il voulait retenir la lumière des phares, empêcher l’Arche de l’écraser ou même l’obliger à l’attendre.
        Mais, au milieu des jurons, des insultes contre la tempête et contre la profession choisie, le chauffeur ne s’arrêta point. Bien au contraire : il accéléra.
        Quelques secondes, l’homme sembla impuissant et paralysé : les bras levés (essayait-il de se protéger ?), il partit dans la nuit… Mais son regard, qui avait l’intensité du regard des élus ou des animaux libres et purs, éclaira une dernière fois l’obscurité qui couvrait le monde.
        — Vous n’avez pas vu l’Homme ? murmura Eva.
        — Si, très bien. On dirait un fantôme ! Seul Dieu sait d’où il vient et pourquoi !
        — Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêté ? On aurait pu le prendre…
        — Point d’arrêt de bus ici, Mademoiselle ! De plus, il a eu beaucoup de chance : j’aurais pu le tuer ! Seul un fou se promène par cette affreuse nuit de tempête ! 

 

        Eva imaginait l’homme dehors, sous la pluie oppressante, luttant contre les vagues qui semblaient vouloir effacer la mémoire des choses, le souffle vivant des heures les plus anciennes et des rêves… De tous les rêves…
        Un jour peut-être, il montera sur l’Arche, au sommet des montagnes… et tout sera comme avant, au début des temps…
        Mais jusqu’à ce jour, le regard de l’Homme restera vivant dans la mémoire de ceux qui l’ont croisé… Il sera toujours là, implorant et accusateur, comme une ancienne peinture, la trace d’un fossile qui marquera pour les générations à venir le remords et l’amour perdu.

 

        Eva souleva le col de son épais manteau.
        Sans détourner le regard de la route, elle demanda au capitaine :
        — On va arriver avant minuit ?
        — Qu’est-ce que ça peut faire ? Croyez-vous qu’il y a un dieu qui va envoyer un enfant sur terre par une nuit pareille, une nuit de boue, de froid et de misère ? Après tout, Noël est un moment attendu, la seule fois dans l’année où les bêtes que nous portons à l’intérieur de nous-mêmes semblent s’amadouer…. Mais aujourd’hui, cette voiture est bien plus qu’un autobus : c’est un bateau en perdition, peut-être même l’Arche de Noé…

 

        Eva ferma les yeux. Des larmes inondèrent ses pensées et le visage de l’Homme se révéla, furtif, dans toute sa tendresse…
        Tout à coup, elle sut que le voyageur de la nuit était venu d’autres barques, d’autres inondations, des décombres de la guerre, traversant cendres et rires, fuyant les autels… La main qui se souleva devant les phares, Eva s’en souvint, avait au milieu un petit cratère entouré de bleu…

 

        Le 24 décembre, vers onze heures du soir, l’Arche arriva enfin au village. Dans le bus, les ombres indistinctes s’agitèrent ; on aurait dit que des fantômes avaient ressuscité. Enfin soulagées, elles embrassèrent les ombres qui les attendaient.
        C’est alors qu’Eva aperçut sa mère.
        Le monde se refit lorsque leurs yeux se croisèrent, affliction et douceur.
        Soulagement. Tendresse.
        — Quel temps, ma chérie ! Quelle étrange nuit de Noël ! Nous attendons le bus depuis cinq heures. Je ne savais plus quoi penser !

 

        En arrivant chez elle, Eva sentit tout de suite l’odeur d’autres noëls, la chaleur du crépitement du bois, le parfum des beignets, les arômes divers venus de partout…
        Elle regarda l’ensemble de la table de Noël qu’elle connaissait déjà par cœur : il y avait toujours six assiettes, six couverts, dix-huit verres à haute tige, le tout brillant sur la nappe blanche à fleurs rose pâle, brodées il y a cinquante ans pour le baptême de sa mère. Au centre, une bougie rouge entourée de branches de houx, de fleurs et de fruits. Et aussi deux bouteilles de vin blanc et rouge que personne ne boirait…
        À côté des assiettes destinées à Eva et à sa mère, deux cadeaux avec un ruban à rayures dorées et aussi une petite branche de pin. À côté des autres, une fleur discrète sur les serviettes, dans un rond d’argent avec des noms gravés, ceux des manquants. Ceux et celles qui sont partis de l’autre côté du temps… Ils sont là à chaque Noël, à tous les anniversaires et à toutes fêtes. Jamais oubliés… 

 

        À minuit, Eva et sa mère échangèrent leurs cadeaux. Juste un baiser, et toujours le même souhait : « Joyeux Noël ! Que l’Enfant nous montre sa Lumière et nous garde dans son Amour ! »
        Sur la cheminée, la petite crèche qui appartenait à grand-mère. Et, bien sûr, son nom gravé sur le rond d’argent : Lucrezia.
        — Va te changer, ma chérie. Mets un pull plus chaud. Je vais chercher la morue. Il est presque minuit !
        Ensuite, Eva se dirigea vers le buffet, prit un autre plat, un verre, un couvert, ainsi qu’une serviette et les déposa sur la nappe de Noël. De l’assiette mise au bout de la table et qui était la sienne, Eva enleva le cadeau et le remplaça par une boule bleu vif prise dans l’arbre de Noël.
        Elle s’installa à côté de sa mère.
        — Mais ce n’est pas ta chaise ! Tu sais que je tiens à garder les habitudes.
        — Désormais, c’est ici ma place. Je me sens plus proche de toi ! La journée fut tellement longue… Tu me manques énormément, ainsi que l’odeur de la maison et cette douce chaleur qui remplit l’espace tout autour…
        — Et là, où tu as déposé la boule bleue, qui est assis à la place d’honneur ?
        — Un Homme que j’ai aperçu ce soir, au cours d’un voyage tourmenté et que personne n’a pris à bord…
        — Un Homme ? Mais qui ?
        — Je l’ignore. Mais il restera ici avec nous, à la place des vivants. Dans cette maison et au milieu de nous tous. Pour toujours.

 

        À l’extérieur, les douze coups de l’horloge de la vieille tour de l’église traversèrent l’air froid et transparent de la nuit de Noël.
        Subitement plus douce, la nuit se remplit de nombreuses étoiles…

 

        À l’époque, Eva avait quinze ans.
        Depuis, elle a perdu sa maison.
        Sa mère.
        La table où les aïeux se retrouvaient à chaque Noël.
        Parfois, elle-même se sent déjà un peu absente…
        Mais elle a toujours la boule bleue.

 

Maria Rosa Colaço
Viagem com Homem dentro
Leiria, Editorial Diferença, 1998
(Traduction et adaptation)
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