La grande peur sous les étoiles

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Une vieille dame raconte son enfance. En 1942, dans le Nord de la France, la guerre se déroule sous l’occupation allemande. Deux petites filles, Lydia et Hélène, poursuivent leur vie quotidienne, liée par une profonde amitié. Un jour, la mère de Lydia coud une étoile jaune sur sa veste. Lydia sera arrêtée par les Allemands mais Hélène lui gardera son amitié fidèle.

Hélène apprendra plus tard que ses parents et les voisins cachaient des personnes d’origine juive.

 

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Le mal et le malheur existent. Faut-il à tout prix en tenir abrités les enfants ? Les préserver, au chaud, à l’abri du malheur et de la vie aveugles, sourds, heureux ? Jo Hoestlandt pense qu’il ne faut pas vous « raconter d’histoires » et que les enfants ont droit à la vérité comme les grands, même quand la vérité fait mal.

Les rafles des juifs à Paris pendant l’occupation, ce n’est pas matière à conte bleu, à berceuse apaisante. Elle en a fait le sujet d’un bref et juste récit, un épisode d’amour brisé entre deux petites filles, Lydia, qui est née sous la mauvaise étoile jaune d’une mauvaise humanité, et son amie, qui ne comprend pas, et comme tous les enfants (comme devraient le faire tous les hommes) demande : « Pourquoi ? »
Un des SS d’Auschwitz, raconte Primo Levi qui y fut déporté, répondit quand ses victimes le questionnaient : « Ici, pas de pourquoi. »
Les enfants ont la vertu d’étonnement et la force d’indignation, ressources que les adultes perdent parfois. Vous n’arrêtez pas de répéter obstinément : « Pourquoi ? » Pourquoi la haine ? Pourquoi le mal ? Pourquoi la cruauté des uns et l’indifférence des autres ?
Peut-on répondre à la question ? Mais peut-on ne pas la poser ?

 

Claude Roy
 
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      Je m’appelle Hélène et je suis presque une vieille dame à présent. Quand je ne serai plus là, qui se souviendra de Lydia ? C’est pour cela que je veux vous raconter notre histoire.
      En 1942, le nord de la France était occupé par l’armée allemande qui l’avait envahi. Lydia et moi, Hélène, nous avions huit ans et demi ; ni la guerre, ni les Allemands ne nous empêchaient d’aller à l’école, de jouer, de nous disputer et de nous réconcilier, comme toutes les amies du monde.
      Un jour, pendant que nous jouions près d’elle, la maman de Lydia a cousu une étoile jaune sur leurs vestes.
      J’ai dit : « Ça fait joli, cette étoile. »
      La maman de Lydia m’a répondu : « Joli ou pas, on n’a pas le choix. Tous les juifs doivent la porter. C’est une nouvelle loi. »
      La maman de Lydia a fini de coudre l’étoile.
      « La place des étoiles est au ciel, dit-elle. Quand les hommes les arrachent au ciel pour les coudre sur leurs vêtements, ça n’apporte que du malheur… »
      Et elle a brisé le fil blanc d’un coup sec avec ses dents en disant : « Étoile du matin, chagrin, mais étoile du soir, espoir… alors espérons. »
      J’ai bien vu que cette étoile leur donnait du souci. Aussi je ne leur en ai plus parlé.
      Je n’y pensais même plus.
      Jusqu’à ce jour-là.
 

 

      On était le 15 juillet 1942. Et j’étais très contente parce que le lendemain, 16 juillet, j’aurais neuf ans. Pour l’occasion, Lydia avait eu la permission de dormir chez moi.
      On était seules à la maison. C’était le soir.
      Mon père et ma mère rentraient seulement vers minuit. Ils travaillaient dans un bar très gai où papa jouait du piano pour faire danser les clients. Maman était serveuse. Elle devait toujours sourire pour que les clients soient contents. Le soir, elle en avait mal à la bouche ! Alors elle nous demandait la permission de bouder pour changer. Et elle faisait une moue de bébé qui me faisait tordre de rire.
      Ce soir-là, Lydia et moi, on s’était mises dans mon lit toutes seules et on se racontait des histoires de morts-vivants pour voir si nos cheveux se dressaient sur la tête, comme dans les illustrés. On était en été, demain j’aurais neuf ans et, par la fenêtre, la nuit était claire et pleine d’étoiles.

 

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      Tout à coup, on a entendu quelqu’un monter l’escalier. Bizarre. À cette heure-ci, d’habitude, tout le monde était couché. Les pas se sont arrêtés à mon palier. Lydia et moi on avait le cœur qui battait un peu trop fort. Je me suis levée, Lydia m’a suivie. J’ai vérifié que le verrou était mis. Oui. Ouf ! Alors j’ai regardé par le trou de serrure.
      Au lieu de frapper, une dame grattait à la porte d’en face, comme un chat. Et elle disait :
      « Ouvrez, je suis la dame d’onze heures ; ouvrez, je suis la dame d’onze heures. »
      J’ai regardé la pendule. Il était onze heures moins le quart.
      Lydia m’a dit : « Elle est en avance… »
      La dame continuait : « Ouvrez, je suis la dame d’onze heures. »
      Personne ne lui ouvrait. J’avais toujours l’œil collé à la serrure.
      « Qu’est-ce qu’elle fait ? » m’a demandé Lydia.
      « Rien, lui ai-je répondu. Elle a la même étoile que toi. Elle la tripote. Elle a l’air de ne pas savoir quoi faire… »
      Tout à coup on a entendu de nouveaux bruits de pas dans l’escalier.
      La dame d’onze heures a filé vers le dernier étage.
      J’ai dit à Lydia : « Elle doit avoir des choses à se reprocher pour filer comme ça… »
      Mais Lydia m’a répondu : « Ou alors elle a peur… »
      Les pas se sont arrêtés à nouveau à mon palier. J’ai laissé Lydia regarder par la serrure.
      « C’est un gros homme rouge, m’a-t-elle chuchoté. Il regarde notre porte. »
 

 

      Nous nous sommes un peu reculées, inquiètes. L’homme a frappé doucement à notre porte.
      Il a dit tout bas : « Ouvrez, ouvrez vite, c’est moi, le fantôme de minuit… »
      Lydia et moi nous n’osions plus respirer.
      L’homme a répété : « Ouvrez ! Vous me reconnaissez ! C’est moi le fantôme de minuit… »
      Pourtant il n’avait pas l’air d’un fantôme… Pourquoi disait-il cela ?
      Lydia et moi nous restions là, pieds nus sur le carrelage et le cœur battant.
      C’est alors qu’on a entendu de nouveaux bruits de pas dans l’escalier.
      Lydia m’a regardée d’un air épouvanté mais moi je me suis sentie rassurée parce que j’avais reconnu le pas de mes parents.
      « Vite, ai-je dit à Lydia, au lit ! On va se faire houspiller ! »
      Maman est entrée la première. Nous faisions si bien semblant de dormir qu’elle l’a cru.
      Mais au moment où elle allait quitter ma chambre, Lydia, n’y tenant plus, a fait semblant de se réveiller et elle a dit :
      « Oh ! C’est vous, je croyais que c’était la dame d’onze heures !… »
      Alors j’ai fait semblant de me réveiller aussi et je me suis écrié en regardant papa :
      « Oh ! le fantôme de minuit ! »
      Papa et maman se sont mis à rire.
      « Les coquines ! a dit maman. Elles ont encore joué à se faire peur ! »
      J’ai protesté : « C’est vrai. Ils existent ! La dame de onze heures et le fantôme de minuit sont dans l’escalier ! »
      Papa et maman ont eu l’air inquiet. Papa a dit : « Je vais voir ce qui se passe. »
 

 

      Un moment après, il est revenu avec la dame d’onze heures. Elle était pâle.
      Elle tripotait son étoile. Elle disait : « Je ne veux pas vous déranger. Votre voisin devait m’aider. Je l’avais payé pour cela… Mais il n’est pas là. Et je ne peux pas rentrer chez moi, la police m’y trouvera, m’arrêtera. C’est déjà commencé. On arrête tous les gens comme moi… »
      Elle a ajouté timidement : « Je suis madame Keller… »
      J’ai demandé : « Pourquoi vous ne le disiez pas tout à l’heure ? Pourquoi vous disiez : je suis la dame d’onze heures ? »
      « Oh ! dit madame Keller. C’était convenu. C’était un nom de code. Tous les gens que devait aider votre voisin en avaient un. Un code avec une heure dedans ; l’heure à laquelle on devait venir… Mais votre voisin est parti… »
 
 
      Je comprenais à présent : le « fantôme de minuit », c’était aussi un nom de code.
      En frappant chez nous, il s’était seulement trompé de porte !
      J’ai dit à papa : « Il reste le fantôme de minuit dans l’escalier. »
      « Non, m’a répondu papa. Il ne reste personne. J’en suis sûr. J’ai bien regardé. »
      Alors le fantôme de minuit était peut-être bien un vrai fantôme puisqu’il avait disparu.
      J’ai regardé Lydia pour savoir ce qu’elle en pensait.
      Mais Lydia ne me regardait pas. Elle fixait l’étoile jaune de la dame d’onze heures.
      Tout à coup, elle a regardé maman et lui a demandé quelque chose de tout à fait bizarre :
      « Je voudrais rentrer chez moi ! » a-t-elle murmuré.
      J’ai cru que maman allait protester, la renvoyer au lit avec moi. Il était plus de minuit, et elle était invitée pour fêter mon anniversaire ! Ce qu’elle faisait là ressemblait à un caprice.
      Et un caprice mal poli en plus !
      Mais maman a seulement demandé à papa : « Qu’en penses-tu ? »
      Lydia continuait : « Je veux rentrer chez moi. S’il vous plaît, ramenez-moi à la maison. Tout de suite. » Et elle a enfilé sa veste.
      Nous la regardions tous. Madame Keller a dit timidement : « Peut-être faudrait-il prévenir sa famille de ce qui se passe… »
      Papa a soupiré : « Si tard ? Enfin, vous avez peut-être raison. Je vais la raccompagner. Viens, Lydia, on y va. »
      Cela m’a rendue complètement furieuse. J’ai crié à Lydia : « Ça ne va pas ! C’est mon anniversaire ! Tu l’oublies ! »
      Lydia a eu l’air confus. Elle m’a tendu un petit paquet en me disant :
      « Non, non, je ne t’oublie pas. Tiens, voilà ton cadeau. Je l’ai fait moi-même. J’espère qu’il te plaira. »

 

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      Sans plus me regarder elle est sortie avec mon père. Maman l’a embrassée. Pas moi.
      Je me sentais si furieuse, si malheureuse d’être abandonnée par ma meilleure amie le jour de mon anniversaire que je lui ai crié du haut de l’escalier :
      « Je m’en fiche, tu n’es plus mon amie ! »
      Et je suis rentrée chez moi en claquant la porte.
      Pourquoi lui ai-je dit que je n’étais plus son amie alors que je l’aimais si fort ?
      On dit parfois de ces choses-là qu’on ne pense pas et qu’on regrette longtemps.
      Aujourd’hui que je suis une vieille dame, je le regrette encore.
      Car je n’ai jamais revu Lydia.
      Quand Lydia est partie ce soir-là, maman a dit à la dame d’onze heures :
      « Couchez-vous dans le lit de la petite. Demain, on verra comment vous aider. »
      Alors là, c’était le bouquet ! Maman faisait coucher dans mon lit une dame recherchée par la police ! Et j’allais dormir où, moi ?
      « Toi, a dit maman, tu vas dormir avec papa et moi dans le grand lit. »
      Bon. Enfin une bonne nouvelle. Je n’avais jamais eu le droit de dormir entre papa et maman.
      Il fallait vraiment que, ce soir-là, il se passe des choses exceptionnelles !
 

 

      Papa est rentré rapidement. Lydia n’habitait pas loin.
      « Bon, a-t-il dit, ça y est, j’ai accompagné Lydia et j’ai prévenu ses parents. »
      Il s’est couché, maman aussi. Un bisou à gauche, c’était papa. Un bisou à droite, c’était maman. Je me suis endormie blottie contre eux, épuisée.
      Quand je me suis éveillée, je me suis rappelée tout de suite que j’avais neuf ans.
      Papa et maman étaient déjà levés.
      Dans la rue, il faisait à peine jour, mais on entendait un brouhaha, des gens qui marchaient, des cris, des coups de sifflet. Il y avait aussi du bruit dans l’immeuble. Des coups à la porte d’en face. Personne n’ouvrait.
      J’ai couru rejoindre papa dans l’entrée. J’avais peur.
      Je ne savais pas pourquoi, mais j’avais peur.

 

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      On a frappé à notre porte. Papa a ouvert. C’était un policier français. Il a demandé :
      « Il n’y a personne en face ? »
      « Non » a répondu papa.
      « Ce n’est pas ce qu’on nous avait dit » a bougonné le policier.
      Il a jeté un coup d’œil chez nous sans entrer vraiment.
      La dame d’onze heures était toujours dans mon petit lit.
      De la porte, le policier ne voyait que ses cheveux étalés sur l’oreiller.
      « Ah ! s’est-il exclamé. C’est beau d’être jeune. Les enfants, ça dormirait même en plein bombardement ! »
      Et il s’en est allé.
      Après le départ du policier, j’ai couru à la fenêtre. En passant près de mon lit, j’ai bien vu que la dame d’onze heures avait fait semblant de dormir, comme moi quand je ne voulais pas qu’on m’embête.
      Dehors il y avait de plus en plus de bruit.
      Dans la rue défilait un long cortège de gens avec des valises. Ils étaient gardés par des policiers français. Pourquoi ? Ils n’avaient pas l’air de voleurs…

 

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      Tout à coup, je me suis aperçue que beaucoup d’entre eux portaient, comme Lydia, une étoile jaune.
      … Étoiles du matin, chagrin…
      Mon cœur s’est serré.
      « Maman, ai-je crié, où est Lydia ? »
      « Habille-toi, m’a dit maman, on va la chercher. »
      J’ai été prête en un clin d’œil. Mais nous sommes arrivées trop tard.
 

 

      Il n’y avait plus personne dans l’appartement. La concierge de l’immeuble ne savait pas.
      La famille de Lydia avait-elle été arrêtée, s’était-elle échappée ? Mystère.
      J’avais une grosse boule de chagrin dans la gorge. J’ai dit à maman :
      « Lydia, elle n’est pas née sous une bonne étoile… »
      Maman s’est arrêtée de marcher. Elle m’a regardée, et a répondu avec force :
      « Le malheur vient rarement du ciel, Hélène. Et ce malheur-là, en tout cas, n’en vient pas. Il vient des gens, malheureusement ; de la méchanceté des uns, de la faiblesse des autres… Comme il est difficile de vivre ensemble… »
      Elle m’a prise par la main et on est rentrées à la maison.
      Plus personne ne pensait à mon anniversaire. Même moi, je n’y pensais plus. Papa avait emmené la dame d’onze heures quelque part. Maman lui avait donné une veste à elle, sans étoile.
      Quand Papa est revenu, je lui ai dit tristement : « Lydia a disparu. »
      Il s’est assis au bord du lit. Il avait l’air désemparé.
      Maman a dit : « On n’aurait peut-être pas dû la ramener. »
      Papa a commencé : « Peut-être qu’on aurait dû… » mais il n’a pas terminé sa phrase.
      On ne savait plus quoi dire, on ne savait plus quoi faire.
 

 

      Sur mon lit, j’ai retrouvé le cadeau que m’avait laissé Lydia. Le cœur lourd, je l’ai ouvert.
      Dedans, il y avait une poupée en canon qu’elle m’avait dessinée. Pour la tête, elle avait collé son visage découpé sur une photo. Elle avait fait aussi plein de vêtements pour la poupée. Robes, chemisiers, chaussures et une petite veste en carton sur laquelle elle avait même dessiné son étoile. Derrière la poupée, j’ai écrit « Lydia ».
      Longtemps j’ai attendu que Lydia revienne pour jouer avec elle et lui dire qu’elle était toujours mon amie.
      Mais la guerre a fini et Lydia n’est pas revenue.
      Longtemps j’ai gardé de la rancune contre les étoiles.

 

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      Maintenant je suis vieille… J’espère seulement de tout mon cœur que Lydia est devenue, comme moi, une mamie quelque part dans le monde.
      J’imagine que peut-être un jour elle lira cette histoire à sa petite fille, s’y reconnaîtra, se souviendra de moi. Alors elle me téléphonera :
      « Allô ! Hélène ? me dira-t-elle, c’est moi Lydia… »
      Entendre sa voix me donnerait tellement de joie…
      Alors j’espère.
 

 

Étoile du matin, chagrin
étoile du soir, espoir.

 

 

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