La feuille de jade

 

Le jade fait partie intégrante de la culture traditionnelle chinoise. Les Chinois pensent que le jade est une cristallisation du souffle naturel, ce qui octroie à cette pierre une connotation religieuse et mystique.
D’ailleurs, le jade joue un rôle important lors des cérémonies funéraires.
Recueilli dans la nature puis poli dans les palais impériaux, le jade a toujours été un signe extérieur de statut social. Son éclat est à la fois brillant et doux, le son qu’il produit est agréable. Son apparence, sa couleur, ainsi que ses propriétés naturelles l’ont également associé à certaines qualités morales. Le premier dictionnaire des caractères chinois, le Shuowen Jiezi de Xu Shen, définit le jade en ces termes :
« Belle pierre, aux cinq vertus : la bienveillance, la droiture, la sagesse,
le courage, la propreté. »
 

 

       Il y a de cela fort longtemps vivaient, au sud de la Chine, dans la province du Yunnan, près de la ville de Dali, une vieille femme et son fils. Leur condition était misérable, ils s’entraidaient et vivaient l’un pour l’autre. La vieille femme avait travaillé si durement qu’elle en était devenue très malade. Son fils devait s’occuper d’elle avec attention et passait son temps à quémander des médecines et des remèdes. Si bien qu’il avait négligé leur terre ; leurs bêtes avaient quitté l’enclos, et ils n’avaient plus rien à manger.
       Malgré tous les efforts du garçon, la santé de sa vieille mère ne s’était pas améliorée. Le chagrin empêchait le jeune homme, très soucieux, de trouver le sommeil.

 

       Un jour, il avait à peine fermé les yeux qu’il rencontra en rêve un vieil homme à barbe blanche ; celui-ci désignait le sud de la ville en disant :
       — Passe au bas de la montagne Zhonghe. Là, tu trouveras un puits, le puits des dragons. Introduis-toi en rampant, et tu découvriras que la paroi du puits cache une grotte. En suivant le chemin de cette grotte, tourne à dix-huit reprises, et tu trouveras quatre dragons rouges qui gardent et protègent un inestimable chou en jade. Demande aux dragons rouges de te donner un éclat de feuille de chou de jade, pour guérir le mal dont ta mère est atteinte, car un minuscule morceau suffira pour qu’elle recouvre la santé. Mais surtout, n’en emporte pas trop !

 

       À son réveil, le jeune homme savait que c’était l’esprit protecteur de la montagne qui était venu lui parler. Il se mit en route, suivit les indications qui lui avaient été données, et trouva bientôt l’entrée du puits.
       Les dragons rouges, émus de sa démarche, eurent pitié de lui. Ils le laissèrent donc passer. Le jeune homme se fraya alors un chemin jusqu’au magnifique chou verdoyant et en arracha une petite portion de feuille pour la rapporter chez lui. Il était transporté de joie et s’en retourna le plus vite qu’il put.
       Arrivé chez lui, il posa délicatement la feuille de chou de jade sous le nez de sa mère, qui en huma le parfum. Le mal de la vieille femme disparut immédiatement.       Le jeune homme prêta ensuite la feuille à tous ses voisins ; et dès lors, aucun ne fut malade, aucun ne connut de malheur ni d’infortune. Les uns et les autres menèrent une existence paisible.

 

       Par la suite, un dignitaire du palais impérial entendit parler de cette histoire et envoya aussitôt un régiment de soldats avec l’ordre de s’emparer de la feuille de chou de jade. Mais ce dignitaire convoitait surtout le trésor dissimulé dans le puits des dragons.
       Il prit l’apparence d’un vieil homme misérable et se présenta aux dragons rouges vêtu de loques, en pleurs et feignant la misère. Il leur fit croire que sa vie n’avait été qu’infortune. Les quatre dragons se firent duper, et ils le laissèrent avancer pour arracher un morceau de feuille de chou de jade. Le dignitaire cupide empoigna le chou. Il chercha à en arracher toutes les feuilles avec véhémence. Il voulait emporter le chou tout entier avec lui.
       Ceci eut pour conséquence de faire vaciller la ville entière de Dali. Un grand tremblement de terre se déclencha, et les quatre dragons étaient si profondément furieux qu’ils crachèrent chacun un feu ardent qui brûla vif le vil dignitaire, qui mourut pour avoir été trop cupide.
 

 

 

Guillaume Olive
10 contes de Chine
Paris, Flammarion, 2014
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