L’enfant qui n’aimait pas les livres

 

 

JÉRÔME N’AIME PAS LES LIVRES
Il était une fois un petit garçon nommé Jérôme. Et ce petit garçon n’aimait pas les livres…
Quand on lui demande pourquoi il n’aime pas les livres, Jérôme répond : « Les livres ne me disent rien. Ils ne me parlent pas. Ils ne m’amusent pas. Je préfère jouer avec mes cubes et construire des châteaux. Je préfère pousser mes petites voitures et inventer de grandes courses. Je préfère dessiner sur le grand tableau noir dans ma chambre. Je préfère regarder la télé ou faire du vélo. »
Les parents de Jérôme sont très embêtés. Car les livres sont leur vie et la maison est remplie de livres, du sol au plafond.

 

LE PAPA DE JÉRÔME IMPRIME DES LIVRES
Dans la maison, il y a des livres sur des étagères, sous les meubles, sur les marches des escaliers, sur la table de la cuisine, dans la cave et au grenier. Car le papa de Jérôme est imprimeur.
Dans l’imprimerie du papa de Jérôme, du matin au soir, du lundi au samedi et même parfois le dimanche, de grandes machines avalent d’immenses rouleaux de papier par un bout et crachent des centaines de livres par l’autre bout. Des livres d’école et des livres de photographies. Des romans pour les grands et des livres d’images pour les petits. Des livres de recettes de cuisine et des livres de chansons.

 

LA MAMAN DE JÉRÔME VEND DES LIVRES
Tous les matins, de grands camions prennent des livres dans l’imprimerie du papa. Et ces camions les emportent vers la librairie de la maman.
C’est une librairie gigantesque. Elle a dix-huit étages. Un par catégorie de livres à vendre. Les romans d’amour sont rangés au dernier étage. Ainsi, on peut les lire sur la terrasse en prenant le thé ou en mangeant des gâteaux. Les romans fantastiques sont au sous-sol, et on descend les chercher en rappel à la corde, avec des lampes de poche. Les livres sportifs sont rangés tout autour d’une salle de musculation. Les récits d’aventure sont rangés près de la salle de cinéma.

 

JÉRÔME CACHE LES LIVRES
Depuis la naissance de Jérôme, ses parents lui ont offert des livres pour chacun de ses anniversaires, chacune de ses fêtes et chaque année à Noël. Tous ces livres empilés les uns sur les autres s’élèvent plus haut que sa tête. Quand Jérôme s’est mis à marcher et à parler, ses parents ont rangé les livres sur des étagères autour de son lit.
Le jour où Jérôme a été assez grand pour sortir de son lit tout seul, il a commencé à transporter les livres hors de sa chambre. Il est allé les cacher parmi les autres livres, sur les étagères, sous les meubles, sur les marches des escaliers, sur la table de la cuisine, dans la cave et dans le grenier. Dans toute la maison, du sol au plafond.

 

JÉRÔME AIME LES HISTOIRES
Comme tous les parents, les parents de Jérôme lui racontent des histoires, le soir, pour l’endormir.
Jérôme aime beaucoup les histoires, mais lorsque son papa ou sa maman entre dans la chambre un livre à la main, il dit :
« Non, ne me lis pas l’histoire. Raconte-la. »
Alors, le papa et la maman posent le livre. Ils s’installent près de Jérôme et ils lui racontent ses histoires préférées : des histoires de bateaux sur l’océan, de voyages dans la lune, de balades dans les grandes plaines où galopent les bisons et les chevaux. Il aime bien aussi les histoires de princesses laides et d’ogres souriants.

 

 

LES PARENTS DE JÉRÔME SONT FATIGUÉS
Les parents de Jérôme sont fatigués. Car raconter une histoire sans début ni fin, c’est long. Quand Jérôme commence à s’endormir, le papa ou la maman parle tout bas. Mais quand il n’entend plus leur voix, Jérôme se réveille, il les prend par la main et il dit :
« Raconte ! »
Ses parents, en bâillant, recommencent leur récit. Quand ils sont bien fatigués, ils s’allongent près de Jérôme, et ils s’endorment avec lui.
Dans ses rêves, Jérôme navigue sur l’océan ou s’envole pour la lune avec un papa ogre et une maman princesse.

 

UNE GRANDE NOUVELLE
Un jour, les parents de Jérôme lui annoncent une grande nouvelle :
« La semaine prochaine, pour la première fois, tu iras à l’école.
Jérôme fronce les sourcils et demande :
— C’est quoi, l’école ?
Le papa et la maman sourient.
— L’école, dit le père, c’est un endroit où on se fait beaucoup de copains.
Jérôme fronce les sourcils :
— C’est tout ce qu’on y fait ? demande-t-il.
— À l’école, on apprend aussi à compter, explique la maman.
Jérôme fronce les sourcils.
— À compter quoi ?
Le papa et la maman se regardent et répondent :
— Les pommes, les poires et les scoubidous ! »

 

JÉRÔME POSE DES QUESTIONS
« C’est tout ce qu’on fait, à l’école ? » demande Jérôme, pas très convaincu.
Le papa et la maman se regardent une fois encore. Ils font de grands soupirs. La maman murmure :
— Il faudrait lui expliquer.
Le papa répond :
— Tu crois ?
— J’en suis sûre, hélas !
Ils se prennent la main et disent, en même temps :
— L’école, c’est l’endroit où tous les enfants apprennent à lire et à écrire…
En entendant ces mots, Jérôme demande :
— Comment est-ce qu’on apprend à lire et à écrire ?
Embarrassés, les parents répondent :
— On apprend à écrire dans des cahiers et on apprend à lire… dans la classe. »

 

 

LE PAPA ET LA MAMAN RÉPONDENT
« C’est quoi une classe ? demande Jérôme.
— Une classe, répond son papa, c’est une grande pièce dans laquelle on trouve tout plein de choses intéressantes. Des puzzles, des craies de couleur et des tableaux pour dessiner. Du papier et de la peinture pour peindre. De la colle et des ciseaux pour faire des animaux en papier. Des cartes du monde et des instruments de musique. Des aquariums avec des têtards qui se changent en grenouilles. Des vivariums avec des chenilles qui se changent en papillons. Des escargots, des haricots.
Jérôme fronce les sourcils.
— Vous ne me dites pas tout. »
Le papa et la maman lèvent les yeux au ciel.

 

JÉRÔME NE VEUT PAS ALLER À L’ÉCOLE
« Est-ce qu’il y a des livres dans les classes ? demande Jérôme.
— Euh, je ne sais pas, répond le papa.
— Euh, je n’en suis pas sûre, répond la maman.
Mais bien sûr, Jérôme ne les croit pas. Il sait que son papa imprime des livres d’école. Il sait que sa maman vend des livres aux instituteurs et aux institutrices.
— Je ne veux pas aller à l’école, dit Jérôme à ses parents. Je ne veux pas apprendre à lire et à écrire.
Le papa et la maman soupirent, ils sont découragés.
— De toute manière, je n’aime pas les livres. »

 

LE PAPA ET LA MAMAN NE SONT PAS CONTENTS
Sur un ton très sérieux, Jérôme dit :
« Il y a trop de livres dans l’imprimerie de Papa. Il y a trop de livres dans la librairie de Maman. Il y a trop de livres partout. Il y aura trop de livres à l’école. Je ne veux pas y aller. »
Le papa et la maman de Jérôme sont tristes. Les livres sont tout pour eux. Ils aimeraient que leur petit garçon aime les livres autant qu’eux. Ils s’assoient tous les deux sur les marches couvertes de livres, la tête entre les mains, sans dire un mot. Le petit garçon monte dans sa chambre pour jouer avec ses châteaux et ses petites voitures.

 

LA VISITE DU GRAND-PÈRE
On sonne à la porte. Le papa, surpris, va ouvrir. C’est le grand-père de Jérôme, un vieux monsieur à cheveux très blancs, à moustache très blanche, en costume blanc et en chapeau blanc. Il tient une canne à la main, et il porte un monocle à l’œil droit.
« Comment vas-tu, tacheur de papier ? demande-t-il à son fils en riant. Comment allez-vous, vendeuse de bouquins ? demande-t-il en riant à sa belle-fille.
Le papa et la maman sont tristes.
Le grand-père s’inquiète. Le papa et la maman racontent :
— Notre fils n’aime pas les livres. Il ne veut pas apprendre à lire et à écrire. Il ne veut pas aller à l’école. »
Le grand-père éclate de rire.

 

 

JÉRÔME ET SON GRAND-PÈRE
Dans l’escalier, le grand-père rit encore en montant vers la chambre de son petit-fils. Jérôme aime beaucoup son grand-père. En entendant sa voix, il sort de la chambre en courant et se jette dans ses bras.
« Eh bien, petit bonhomme, dit le grand-père, il paraît que tu ne veux pas apprendre à lire et à écrire ?
Jérôme secoue la tête.
Le grand-père rit encore plus fort.
— Tu as raison, c’est une perte de temps. Viens ! Allons nous promener.
Il prend Jérôme sur les épaules et descend au rez-de-chaussée en glissant sur la rampe.
— Viens, dit-il, je vais te montrer le monde. »
Dans la rue, il y a du soleil, des voitures, des autobus, des vélos, des hommes, des femmes et des enfants. Le grand-père marche vite, et Jérôme le suit en courant presque.

 

LE GRAND BATEAU
Ils prennent le bus pour traverser le fleuve. Puis ils marchent le long des berges.
Au bord du fleuve se dresse un grand bateau avec une roue à aubes.
Une foule se presse à l’entrée de la passerelle et des personnages costumés défilent sur une estrade.
« Entrez, entrez ! crie un monsieur en haut-de-forme. Venez assister aux enquêtes du Grand Détective ! Il résout les énigmes, il éclaircit les mystères, il explique l’impossible et capture les bandits !
— On y va, Grand-Père ? demande Jérôme.
— Bien sûr ! » répond le grand-père.
Et ils montent sur le bateau.

 

LE GRAND DÉTECTIVE
La salle de théâtre du bateau est très grande. Elle a un balcon, des loges, des tentures et des sièges rouges, des lampes au plafond.
Jérôme et son grand-père sont assis au premier rang. Et pendant deux heures, ils regardent les aventures du grand détective et de son meilleur ami. Le grand détective recherche des jeunes dames. Il chasse des monstres sur les landes. Il lutte contre les plans d’un grand bandit.
Fasciné, Jérôme écoute parler le grand détective et son meilleur ami.
À la fin du spectacle, les acteurs saluent et le public applaudit. Mais Jérôme, lui, fait la tête.
« Pourquoi es-tu triste, mon garçon ? » demande le grand-père.

 

JÉRÔME AIMERAIT AVOIR UN AMI !
Jérôme répond à son grand-père :
« J’aimerais avoir un ami comme le grand détective. Un ami pour m’écouter et me comprendre. Pour partager des aventures et des émotions. Mais je n’ai pas d’ami comme celui-là. »
Le grand-père ne répond rien. Il prend la main de son petit-fils et le conduit vers la scène. Il lui fait monter les marches et l’emmène derrière les grands rideaux rouges, à travers les coulisses, dans des couloirs sombres, et jusqu’à une porte marquée d’une étoile.
Il frappe à la porte et une grande voix lui répond :
« Entrez ! »

 

LES DEUX AMIS
Jérôme et son grand-père entrent dans une petite pièce. Deux hommes sont assis devant un grand miroir. C’est le grand détective et son fidèle ami. Ils ont ôté leur veste et se passent des linges humides sur le visage, pour se démaquiller.
« Bonsoir, vieux brigand ! disent les deux hommes au grand-père.
— Bonsoir, vieilles canailles ! répond le grand-père en les embrassant l’un après l’autre. Je vous présente mon petit-fils, Jérôme.
Les deux hommes tendent la main à Jérôme.
— Enchanté de te rencontrer. As-tu aimé notre spectacle ?
Jérôme est timide devant les deux hommes. Il répond :
— J’aimerais avoir des amis comme vous. »
Les deux hommes lui font un grand sourire.

 

 
LE CADEAU
Le grand détective se lève, ouvre le tiroir d’un bureau et en sort un cahier fatigué et taché. Avec un stylo, il écrit dessus, puis le donne à son fidèle ami. Le fidèle ami écrit dessus lui aussi et tend le cahier à Jérôme.
« Qu’est-ce que c’est ? demande le petit garçon.
— C’est l’histoire que nous avons racontée ce soir. Un cadeau en souvenir de cette soirée. »
Quand Jérôme et son grand-père quittent le bateau, le petit garçon regarde le cahier de tous les côtés et fronce les sourcils. Le grand-père, en souriant, lui dit :
« Ils t’ont fait un beau cadeau.
— Un cahier ça ne sert à rien.
Mais si, dit le grand-père ! Dans ce cahier, il y a un secret. »
Jérôme ouvre de grands yeux, comme chaque fois qu’il est étonné.

 

 

 
LE SECRET DANS LE CAHIER
Jérôme est étonné. Il regarde le cahier et demande :
« Il y a un secret là-dedans ?
— Oui, dit le grand-père, un secret très rare. Le secret de l’amitié.
Jérôme regarde le cahier en fronçant les sourcils.
— Où est-il, ce secret ? Il est écrit dans le cahier ?
— Oui.
Jérôme réfléchit.
— Tu me le lis ?
— Je ne peux pas, répond le grand-père. Ce secret est pour toi, pas pour moi. Si tu veux le connaître, il faut que tu le lises toi-même. »

 

JÉRÔME CHERCHE LE SECRET
Le jour suivant, Jérôme prend son cartable, il traverse la rue et entre dans l’école.
Il apprend à compter, à lire et à écrire.
Au début, lire est difficile.
Et puis, il reconnaît des mots, et ça devient facile.
Au bout d’un an, il peut lire le cahier fatigué. Il contient les aventures du grand détective et de son ami. Mais Jérôme ne trouve pas le secret.
Alors, il lit les autres aventures du détective et de son ami. Et cela lui donne envie de lire d’autres livres encore.
Et quand il termine un livre, il en prend un autre dans la maison. Quand la fin d’une histoire ne lui plaît pas, il en invente une autre. Et parfois il invente des histoires entières. Et il se dit :
« C’est trop bête, ces histoires, je vais les oublier. Pour m’en souvenir, je vais les écrire. »
Et en écrivant ses histoires, il comprend le secret.

 

 

JÉRÔME ÉCRIRA DES LIVRES
Plus tard, quand il sera grand, Jérôme écrira des histoires pour les enfants et des histoires pour les grands. Des histoires illustrées et des textes savants. Des romans d’aventure et des romans de mystère. Des récits de voyage et des poèmes. Des poèmes et des textes sur les voitures de course.
Il les apportera à l’imprimerie de son père. Et tous les matins, un camion les emportera à la librairie de sa mère.
Et tous les jours, des gens entreront dans la librairie et achèteront des livres. Et certains achèteront les livres de Jérôme. Parce qu’ils y trouveront un secret. Le secret de Jérôme. Le secret du grand détective et de son cahier. Un secret qui dit ceci :
« Les livres sont nos amis. »

 

 

Martin Winckler
L’enfant qui n’aimait pas les livres
Paris, Éditions Danger Public, 2008
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