Eva

 

 

      À l’heure où les enfants s’en vont au doux pays des rêves, Eva commence son travail.
      Eva vend des fleurs. Pas des fleurs en plastique à des poupées de chiffons, mais de celles que s’offrent les couples la nuit.
      Des gargotes de la kermesse du Midi aux tavernes du quartier Nord, des grands boulevards aux impasses, Eva promène ses dix ans sous la lune et les néons. Manger sur le pouce ou prendre le métro à l’œil, avec le temps, Eva a appris à se débrouiller toute seule.

 

      Plus de parents. Plus d’amies. Plus de soleil.
      Rien que la nuit. Rien que Momo.

 

      Momo, c’est Monsieur Maurice.
      Quand les parents d’Eva sont morts, c’est lui qui l’a recueillie et emmenée dans ce pays trop gris. Monsieur Maurice, il dit que le travail le rend malade et que les fleurs lui donnent de l’urticaire.
      Mais il n’a pas son pareil pour faire rire Eva aux éclats.

 

      Lorsque la ville s’endort peu à peu, Eva pense au Pays des Fleurs. C’est là qu’un beau jour Monsieur Maurice l’emmènera.
      C’est un pays où le soleil est bien plus grand, bien plus chaud que par ici. Les nuits y sont si courtes que la lune n’ose s’y montrer.
      Il paraît que les fleurs y poussent partout. Belles et sauvages.

 

      Eva y trouvera de nouveaux parents.
      C’est sûr.
      Ils vivront tous les trois dans une jolie maison couleur lilas.
      Elle retournera à l’école et y aura plein d’amies.
      Momo le lui a promis.
      Mais Eva ne le croit plus depuis qu’il s’est acheté cette grosse voiture américaine avec leurs économies.

 

      Comme chaque matin, Eva vient d’arriver sur la Grand-Place.
      C’est là que Momo l’attend d’habitude pour aller manger des croissants devant deux chocolats chauds.
      Mais aujourd’hui, personne.

 

      Eva a pris le premier tram pour la banlieue.
      Rue du Charroi, la Cadillac est là, rangée devant la caravane.
      Eva se lève et aperçoit Monsieur Maurice entre deux gendarmes.
      Le tram ouvre ses portes. Eva ne descend pas.

 

      Une rose d’adieu jetée sur le bitume, un signe de la main, Eva est déjà partie pour son Pays des Fleurs.

 

Rascal ; Louis Joos (ill.)
Eva
Paris, l’école des loisirs, 1994
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