L’arbre en bois

 

Un enfant et son chien réclament une histoire très triste car Papa ne raconte que des histoires rigolotes ! La table de chevet commence alors à raconter son histoire. Avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui, elle était un arbre en bois. Jusqu’au jour où les bûcherons sont venus l’abattre. Entre souvenirs « tragiques » et aventure végétale, les objets ont la parole… D’ailleurs, sans histoire drôle, le lit, la chaise et la bibliothèque sont tous d’accord pour partir… Avec humour et poésie, on dénonce tant la pollution que la chasse, et l’exploitation de la nature…
 

 

    ― Bon, eh bien voilà ! Ha, ha !… Vous allez voir, elle est très, très drôle… C’est l’histoire de l’arbre qui n’aimait pas les vaches…
    ― Ah non ! on lui dit à papa. Pas celle-là, papa !
Papa, il est gentil mais il ne nous raconte que des histoires rigolotes. C’est pas rigolo… C’est toujours pareil… Finalement… Ça fait rire et puis c’est tout.
    Nous, on veut une histoire triste, une qui fait pleurer, avec des gros sanglots et tout…
    Ça y est, il boude. Il n’est pas drôle, papa… Il ne nous a même pas embrassés…
    En partant il nous a dit qu’on ferait mieux de dormir… mais nous… On… veut pas dormir… On n’a… pas… som…meil… On… dor…mira… pas… On… veut… une… his…toire… trist…

 

 

    ― Hé ! … ho ! moi je vous en raconte une d’histoire d’arbre, si vous voulez…
    ― De quoi elle se mêle, celle-là ? grogne Baballe, réveillé en sursaut.
    Baballe, c’est mon chien. « Celle-là », c’est la table de chevet, là, dans le coin, avec sa lampe sur la tête…
    ― Alors, je vous la raconte ou pas ? qu’elle fait.
    ― Qu’est-ce que ça raconte ?
    ― C’est mon histoire à moi et je vous préviens que pour être triste, elle l’est, et pas qu’un peu ! Vous n’allez pas être déçus !
    ― Vas-y, raconte ! qu’on lui dit, à la table.
    ― Bon, eh bien, voilà… je n’ai pas l’air comme ça, mais avant d’être une table de chevet, j’ai été un arbre en bois, un grand avec des branches partout et des feuilles et tout et tout.
    ― Non… Ça alors !
    ― Eh oui… Et on venait de très loin pour apprécier mon ombre. Tout ça pour dire qu’on rigolait bien.
    ― Ah bon ! C’est vrai ?
    ― Et puis ne voilà-t-il pas qu’un jour on a eu très mal au ventre. Même qu’on a tous vomi notre quatre-heures… C’était l’eau de la rivière au goût dégoûtant d’égout. En encore plus dégoûtant. Pouah !
    ― Beurk !
    ― Et puis un matin… ouille, ouille ouille ! C’étaient les chasseurs. Plein… partout… On aurait pu faire la grosse bagarre mais on n’avait pas envie… Enfin bref ! Tout le monde est parti.
    ― Allons bon !
    ― Et puis… Aïe, aïe, aïe ! Ç’a été les bûcherons… Mais finalement ça tombait bien. Je venais justement de décider de partir un peu, moi aussi…
    ― Ah bon ! … et alors ?
    ― Alors ? … Je n’ai pourtant pas l’habitude de me plaindre mais bon !… Passons ! C’est après, que ça c’est vraiment gâté… Quoique quand j’ai fait le bateau… Ça, j’ai bien aimé, c’était plutôt rigolo.
    ― Ah ! quand même…
    ― Mais ensuite, oh ! là ! là !… Ainsi, tenez, on m’a scié, raboté, cloué, vissé… Le plus dur c’est quand on a voulu me mettre un tiroir…
    ― Non ! … Arrête ! on ne te croit pas !
    ― Puisque je vous le dis ! Mais tout ça n’est rien, attendez la suite… Vous savez le plus beau ? On m’avait peint en jaune et j’avais quatre pieds.
    ― Oh ! Ce n’est pas vrai…
    ― Et ce n’est pas fini ! Je ne vous raconte pas comment je me suis retrouvé dans la chambre de deux tristounets…
    ― Ho ! dis ! C’est nous les deux troustinets ?
    ― Tris-tou-nets, pas troustinets. Oui. C’est vous les deux tristounets. Mais dans cette chambre, heureusement, il y avait un papa rigolo qui, tous les soirs, racontait des histoires rigolotes. Ça, c’était bien.
    ― Enfin… C’était bien jusqu’à ce soir, mais là, attention, ça ne va plus ! Déjà ce n’est pas drôle de faire la table mais quand, en plus, on n’entend même plus d’histoires drôles, ça non ! Donc je m’en vais… et puis tiens, je vous laisse ma lampe… Salut !
    ― Oh l’autre ! … qu’est-ce qu’elle nous fait ?
    Non, mais je rêve… Elle est partie !
    Et puis le lit, qui vient de se réveiller, qui s’en va lui aussi…
    … avec les chaises et ma petite bibliothèque, celle qui était près de la porte… avec tous nos livres rigolos… Quelle histoire ! … Heureusement, on a eu le temps de prendre nos oreillers…

 

Philippe Corentin
L’arbre en bois
Paris, l’école des loisirs, 2001
Publicités