Le journal

 

 

 

    Armées de valises remplies à pleine capacité, nous sommes arrivées à l’aéroport juste à temps pour mon vol. « Eh bien, voilà, nous y sommes », déclara ma sœur avec un soupir. En la regardant se décharger de ma valise, je remarquai la tristesse dans ses yeux. Ce n’était pas facile pour elle non plus. Nous avions redouté toutes deux ce moment durant toute la semaine. Une dernière étreinte et un ultime au revoir et je serais en chemin pour une nouvelle vie à l’étranger, laissant derrière moi ma sœur bien-aimée.
    J’ai toujours aimé les aéroports. Pour moi, ils représentaient une sorte de passerelle magique vers le monde, un lieu d’où on entame de merveilleuses vacances et de formidables aventures. Mais aujourd’hui, l’aéroport me semblait un lieu froid et cruel.
    En nous dirigeant vers la porte d’embarquement, nous avons croisé un plein autobus de vacanciers frustrés et leurs enfants criards. Je regardai ma sœur et même si ses yeux étaient remplis de larmes, elle faisait tout pour se garder un visage courageux. « Tu ferais mieux d’y aller, maintenant, sinon tu vas rater ton avion », me dit-elle.
 

 

    Alors que je la serrai une dernière fois contre mon cœur, elle me murmura : « Ne t’en fais pas pour moi. Tout ira bien.
    — Tu vas me manquer », lui répondis-je, avant de m’éloigner sur ces dernières paroles.
    Comme promis, je ne me retournai pas, mais à peine arrivée aux douanes, j’étais en larmes. « Courage, ma jolie, me dit un grand douanier avec un sourire. Ce n’est pas la fin du monde, vous savez. » Mais pour moi, c’était la fin du monde tel que je l’avais connu.
    Au moment de l’embarquement dans l’avion, je pleurais encore. N’ayant pas eu l’énergie de ranger mon sac dans le casier au-dessus de mon siège, je l’ai donc placé sur la place libre à mes côtés. En m’installant dans mon fauteuil, un sentiment de tristesse m’a submergée. Je me suis sentie comme si on venait tout juste de m’enlever ma meilleure amie.
    Tout au long de notre enfance, ma sœur et moi faisions toujours tout ensemble. Nées à quinze mois de différence à peine, non seulement nous nous ressemblions, mais nous étions pareilles. Nous éprouvions toutes les deux le même mélange de curiosité et de peur devant tout ce qui nous était inconnu.
    Un jour d’été ensoleillé, alors que je jouais dehors sur le gazon, elle s’approcha de moi et me demanda : « Veux-tu venir dans le grenier ? » Nous savions que la réponse à cette question serait toujours affirmative. Nous avions peur du grenier, mais, en même temps, nous étions fascinées par ses odeurs et ses sons. Dès que l’une d’entre nous décidait quelque chose, l’autre suivait. Ensemble, nous allions nous battre contre les araignées géantes et fouiller dans les nombreuses boîtes jusqu’au moment de trouver ce que nous cherchions.
    Avec le temps, les visites dans le grenier devinrent moins effrayantes. Ma sœur et moi sommes restées plus proches que jamais, même si, avec le temps, nous y allions chacune à notre tour. Quand le moment est venu pour nous d’aller à l’université, quelle meilleure manière d’y aller qu’ensemble ? Nos parents étaient heureux, parce que, de cette façon, nous pouvions « garder un œil l’une sur l’autre » et, bien sûr, leur rapporter dans le menu détail tout ce qui se passait. Mais maintenant que notre période universitaire était terminée et que je partais dans un pays étranger, tout ce qu’il me restait, c’étaient mes souvenirs.
 

 

    L’avion fut fortement secoué et mon sac, que j’avais poussé sur le siège à mes côtés, tomba par terre. Mes aspirines, ma brosse à cheveux et le livre que j’avais prévu lire durant le vol s’éparpillèrent sur le sol. En me penchant pour les ramasser, j’aperçus, au milieu de mes articles, un petit cahier qui ne semblait pas m’appartenir. Ce n’est qu’en le prenant que je réalisai qu’il s’agissait d’un journal. La clé avait été placée avec précaution dans la serrure, alors je l’ouvris.
    Je reconnus aussitôt l’écriture de ma sœur. « Salut, petite sœur. Quelle journée ce fut, aujourd’hui ! Premièrement, tu m’apprends que tu vas déménager à l’extérieur du pays, et là, mon patron… » C’est seulement à ce moment-là que je réalisai que ma sœur avait tenu un journal durant ce dernier mois et qu’elle me le remettait. Elle avait hésité à commencer un journal durant la dernière année, mais le moment semblait maintenant opportun. Durant les deux mois qui allaient suivre, j’allais écrire dans ce cahier et ensuite le lui renvoyer.
    Je passai le reste du vol à lire les allées et venues de ma sœur. Et même si un immense océan nous séparait, à certains moments, j’avais en fait l’impression qu’elle était là.
 

 

    C’est seulement lorsque j’ai cru avoir perdu ma meilleure amie que j’ai réalisé qu’elle serait là pour toujours.
 

 

 Martine Klaassen
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