La légende de Meng Jiangnü

muraille

 

La Grande Muraille de Chine, que l’on appelle en chinois la « longue muraille », est l’une des constructions humaines les plus spectaculaires. Elle forme un rempart aux dimensions grandioses qui traverse la Chine d’est en ouest sur une longueur de 2 500 kilomètres. La juxtaposition de tous les tronçons de la muraille atteindrait 8 850 kilomètres. L’édification de cette fortification monumentale s’est prolongée tout au long de l’histoire dynastique chinoise.
En 221 av. J.-C., Qin Shihuang, le Premier Empereur, met un terme à la période des Royaumes Combattants[1] en envahissant ses voisins, et érige une muraille continue pour protéger la Chine des invasions. La construction de cette immense fortification mobilise plusieurs centaines de milliers de travailleurs pour mener à bien ce chantier gigantesque.
Ce sont ensuite les Ming (1368-1644) qui donnent à la muraille une dimension nouvelle, élaborant un chef-d’œuvre d’architecture et d’administration militaire, une ligne de défense colossale qui s’étend encore aujourd’hui de l’océan aux confins du désert.

 

 

     On raconte qu’autrefois, à l’époque du Premier Empereur Qin Shihuang, vivaient à Badaling, dans les montagnes au nord de Pékin, deux familles dont les maisons étaient collées l’une à l’autre, séparées seulement par un muret. À l’est du mur se trouvait la maison de la famille Meng, et à l’ouest, celle de la famille Jiang. Les deux familles s’aidaient mutuellement et vivaient en harmonie, elles ne formaient qu’un. Elles avaient une vie heureuse, mais partageaient un problème commun : elles n’avaient pas de descendants.
     Au printemps de cette année-là, la famille Meng planta une graine. La liane qui poussa alors grimpa, et se noua avec une autre qui se trouvait de l’autre côté du mur. Les deux familles prirent grand soin de la plante, qui donna bientôt une courge splendide ; tous ceux qui l’apercevaient louaient sa forme grande et ronde.
     Puis arrivèrent la fin de l’automne et le moment de récolter le légume. Les Meng proposèrent que les Jiang le cueillent.
     — La plante a donné la courge de votre côté, dirent-ils aux Jiang, elle vous revient.
     Mais les Jiang considéraient les Meng comme les propriétaires légitimes.
     — La courge a été plantée de votre côté, dirent-­ils aux Jiang, vous devez la garder.
     Les deux familles se renvoyant les politesses, elles décidèrent finalement que la courge serait coupée en deux, et que chacune en obtiendrait la moitié.
     Lorsque la courge fut coupée, tout le monde fut ébahi : le légume ne contenait ni chair ni graines, mais une petite fille ! La fillette était très belle, resplendissante de santé, et était tout sourire. Les Meng et les Jiang étaient fous de joie ; ils pensèrent qu’il s’agissait d’un cadeau du Ciel. C’est pourquoi ils décidèrent d’élever la petite fille comme leur propre enfant. Mais il fallait lui donner un nom.
     — Puisque c’est la fille de nos deux familles, proposa le couple Meng, nous n’avons qu’à l’appeler « Fille des Meng et des Jiang » : Meng Jiangnü.

 

     Le temps passa, une dizaine d’années s’écoula comme le clignement d’un œil, et Meng Jiangnü était devenue une jeune fille à la fois belle et intelligente.
     À cette époque, l’empereur Qin Shihuang venait à peine de vaincre ses adversaires et voulait démarrer à Badaling la construction d’une muraille. Le chantier nécessitait le recrutement de dizaine de milliers d’ouvriers ; partout, des travailleurs étaient enrôlés de force. Ceux qui étaient mobilisés travaillaient dans des conditions épouvantables, œuvrant de jour comme de nuit. Ils n’étaient pas assez nourris, ni convenablement vêtus, et recevaient les coups des gardes. Innombrables étaient ceux qui mouraient sur le chantier.
     Parmi ces travailleurs figurait un jeune homme instruit qui s’appelait Fan Qiliang. Il ne supportait plus les conditions de ce labeur, à tel point qu’une nuit, à la faveur de l’obscurité, il s’évada. Il courut à perdre haleine. À l’aube, il était arrivé aux alentours d’un hameau. Il y avait là quelques maisons, à l’arrière desquelles se trouvait un jardin, dont le camouflage d’une vigne suspendue offrait une parfaite cachette. Il pensa alors s’y dissimuler et attendre que la nuit revienne pour reprendre sa course. Fan Qiliang était à peine entré qu’un hurlement se fit entendre :
     — Qui va là ? Qui est là ?
     C’était Meng Jiangnü ; elle prenait soin du jardin lorsqu’elle avait aperçu la silhouette d’un homme. M. Meng accourut, alarmé par le cri de sa fille, et s’empressa de demander à Fan Qiliang :
     — Qui êtes-vous donc ? Et que faites-vous ici ?
     — Je suis un refugié, répondit Fan Qiliang, qui raconta son histoire.
     Le vieux Meng s’apitoya sur le sort de ce jeune homme et lui fit une proposition.
     — Ces jours-ci, les militaires recrutent intensément dans la région. Vous n’avez qu’à rester à l’abri chez nous pendant quelques jours.
     Peu après, M. Meng, estimant que sa fille n’était déjà plus une enfant, et qu’il était temps pour elle de trouver un époux, parla à son épouse :
     — Ce jeune homme que nous accueillons chez nous depuis plusieurs jours est instruit, honnête et zélé, pourquoi ne pas le marier à Meng Jiangnü ?
      — Je suis d’accord, répondit Mme Meng, ce jeune homme conviendrait parfaitement. Mais il nous faut en discuter également  avec la famille Jiang.
      Les Jiang furent enchantés de cette proposition. Meng Jiangnü et Fan Qiliang étaient épris l’un de l’autre, et c’est ainsi que les Meng et les Jiang eurent un gendre.
 

 

     Malheureusement, à peine un mois après la noce, l’officier en charge du village suspecta Fan Qiliang d’être un fugitif ; il envoya une unité de soldats pour l’arrêter et le renvoyer sur le chantier de la Grande Muraille.
     Meng Jiangnü allait chaque jour à l’entrée du village, regardant au loin, dans l’espoir qu’un messager arrive avec une lettre pour elle ; mais son époux ne donnait aucune nouvelle. Parfois, la jeune femme croisait des voyageurs venant du nord, et elle s’empressait alors de les interroger. Mais personne n’avait de nouvelles à lui apporter. Comment se portait Fan Qiliang ? Était-il désormais mieux traité ? N’était-il pas malade ? Quand pourrait-il revenir ? Toutes ces questions s’entremêlaient dans l’esprit de Meng Jiangnü, qui ne trouvait plus le sommeil.
 

 

     À l’arrivée de l’hiver, le vent glacial du nord ouest, coupant comme un rasoir, commença à souffler. Meng Jiangnü pensa que son mari était plus au nord, dans les montagnes où le vent devait souffler bien plus fort encore. Là-bas, en plus du vent, il fallait également résister à la neige et au froid. Comment Fan Qiliang pourrait-il s’adapter à des conditions si rudes, vêtu seulement des quelques habits qu’il portait le jour de son départ ?
     La jeune femme se mit à confectionner des vêtements d’hiver. Elle n’eut de cesse d’employer ses ciseaux pour que son époux puisse résister à la rigueur de la saison des neiges. Tandis qu’elle s’affairait, elle formulait le vœu que le vent souffle moins fort, que le climat se radoucisse.
 

 

     Un matin, Meng Jiangnü rassembla des vivres et toutes les affaires qu’elle voulait apporter à Fan Qiliang ; elle salua ses quatre parents et se mit en route à travers les chemins de montagne, vers le chantier où l’on bâtissait la Grande Muraille. Pendant tout le trajet, elle ne se découragea pas, déterminée à retrouver son mari au plus vite. Chaque soir, lorsque la nuit tombait, elle se mettait en quête d’un lieu où dormir, et dès le petit matin, elle reprenait sa course en direction du nord, faisant face à des tempêtes de neige.
     Un jour, à la faveur d’une matinée ensoleillée, elle aperçut à l’horizon, sur la blancheur immaculée de la montagne, une ligne noire qui serpentait le long des crêtes et des pics. Elle pensa qu’il s’agissait de la Grande Muraille, et que si tel était le cas, son mari n’était désormais plus très loin.
     Lorsqu’elle atteignit le chantier, Meng Jiangnü interrogea un groupe de travailleurs qui transportaient des pierres.
     — Nous avons connu un homme qui s’appelait Fan Qiliang, répondirent les ouvriers, il a travaillé non loin d’ici et s’est ensuite échappé. Mais il a été rattrapé, et lorsqu’il est revenu, il a été battu à mort.
     Meng Jiangnü était anéantie, elle ne voulait pas croire à cette issue tragique.
     — Mais alors, où sa dépouille a-t-elle été enterrée ?
     — Sa dépouille ? Dans ces montagnes, nous sommes des milliers à mourir chaque jour. Nous ne pouvons même pas prendre soin de nous-mêmes, ne parlons pas des cadavres ! Les corps de ceux qui ont trépassé, on les jette dans la muraille !
 

 

     Meng Jiangnü avait fait un si long voyage, et elle ne pouvait même pas voir la dépouille de son mari défunt. Elle se sentit envahie par une immense fureur et laissa éclater sa colère et son chagrin face à la muraille, à l’endroit où Fan Qiliang avait été enseveli. La force de sa tristesse attendrit le Ciel, si bien que les nuages couvrirent tout à coup le soleil, le tonnerre se fit entendre et la foudre accompagna l’orage. Une véritable tornade s’abattit. En poussant un terrible gémissement de désespoir, Meng Jiangnü fit s’effondrer un pan entier de la muraille, libérant des milliers d’ossements.
     Ne pouvant distinguer où étaient les restes de son mari, Meng Jiangnü se mordit le doigt et laissa couler une goutte de son sang à terre. Elle interpella le Ciel :
     — Que mon sang me mène à Fan Qiliang.
     C’est ainsi que la goutte de sang ruissela jusqu’à l’endroit précis où le corps du jeune lettré avait été enterré, réunissant une dernière fois les deux époux.

 

1] Période historique de l’antiquité chinoise, du Ve au IIIe siècle av. J.-C.

 

Guillaume Olive
10 contes de Chine
Paris, Flammarion, 2014

 

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