La petite oie qui ne voulait pas marcher au pas

 

 

    Aujourd’hui à la ferme, comme d’habitude, le troupeau d’oies bien alignées descend à la mare pour la toilette du matin.
    Igor, le chef de la troupe, ouvre la marche en donnant le rythme :
    « Une deux ; Une deux ; Une deux… »
    Les pattes palmées frappent le sol bien ensemble. Les croupions se dandinent en cadence. Igor est heureux.
    Les autres animaux de la ferme s’arrêtent pour les laisser passer, soucieux de ne pas perturber le défilé.

 

    Car depuis toujours à la ferme, les oies descendent à la mare au pas cadencé.
    Personne ne sait exactement pourquoi, mais c’est comme ça !
    Edgar le rat dit que ça doit être pour se donner du courage, vu la température de l’eau.
    Un vieux bouc soutient que les oies se souviennent ainsi de leurs longs voyages vers les pays chauds, à l’époque de leur vie sauvage.
    Mais comme dit Igor « la tradition, c’est la tradition ! » et tous les matins, il défile fier de lui et de sa troupe !

 

    Une, deux ; Une, Deux ; Une, Deux ; Tac.
    Igor tend l’oreille : tac tac.
    Une, Deux ; Une, Deux ; Une, Deux ; Tac.
    Igor fronce les sourcils :
    « Comment ça, tac, qu’est-ce que c’est que ce tac ? »
    Un cancanement de désapprobation parcourt la colonne.
    Tac. Tac. Tac.
    Une, Deux ; Une, Deux.
    « Cette fois, c’en est trop ! »
    D’un geste, Igor ordonne à sa troupe de s’arrêter.
    Une, Deux, Tac, Une, Deux.
    Ailes derrière le dos, regard sombre, il remonte la colonne immobilisée au garde-à-vous, jusqu’à une petite oie qui rougit en regardant fixement le sol.

 

 

    « C’est toi qui perturbes le défilé, Zita ? gronde Igor. Tu viens d’arriver et tu te fais déjà remarquer ? »
    Zita veut ouvrir le bec, dire que ce n’est pas de sa faute, qu’elle n’a pas l’habitude, que marcher au pas ça ne sert à rien, qu’elle a été distraite par une vache qui broutait bruyamment dans le champ d’à côté et que…

 

    Igor est sans pitié.
    « Puisque tu ne fais aucun effort, tu es privée de défilé. Tu descendras te baigner tout à l’heure, quand nous serons arrivés ! »
    Devant le regard noir de toute la troupe, Zita se tait, fait demi-tour et, la tête basse, remonte le chemin vers la ferme.
    Au loin, elle entend Igor donner le rythme au troupeau qui s’éloigne :
    « Une, Deux ; Une, Deux. »

 

 

    Quelques minutes plus tard, Zita reprend le chemin de la mare.
    « Vraiment, je suis nulle comme oie, c’est pourtant pas si compliqué de marcher au pas, il suffit de faire comme tout le monde : Une, Deux ; Une, Deux. Même Anaëlle, qui est bête comme ses pieds palmés, y arrive ! Une, Deux ; Une, Deux. »
    Les larmes lui montent aux yeux.
    « Une, Deux ; Une, Deux ; pourquoi ne suis-je pas comme les autres oies ? Une,    Deux ; Une, Deux ; toujours si obéissantes et si concentrées ! »

 

 

    Zita dépasse les deux cochonnets des familles Rose et Brun qui eux aussi descendent se baigner.
    « Tiens, la nouvelle petite oie ! Pourquoi n’est-elle pas avec les autres ? » se demande Bruno.
    « Tiens, la nouvelle petite oie ! Qu’est-ce qu’elle a à renifler comme ça en traînant des pieds ? » se dit Rosalie.

 

    Mais Zita ne les remarque pas et continue à se lamenter.
    « Ce n’est quand même pas si compliqué que ça, pourquoi moi je ne le fais pas ? »

 

    Splach, splach et resplach snif, splach snif font ses petits pieds palmés sur la terre mouillée.
    « Même pas capable de marcher régulièrement », renifle Zita.
    Snif splach, splach snif, splach splach et snif resplach.
    Snif splach, snif splach et snif resplach.

 

 

    « Tiens, c’est pas mal, cet air-là », se dit le pic-vert occupé à marteler un arbre.
    Et, sans s’en apercevoir, du bec, il se joint à Zita :        
    Splach, snif Splach, toc et snif resplach, toc snif, splach toc. Splach, snif Splach, toc et snif resplach, toc snif, splach toc.

 

 

    Raymond le poulet picore dans le fossé lorsqu’il entend Zita.
    « Waouh ! C’est de la musique qui donne envie de remuer son croupion, ça. »
    Et, sans s’en apercevoir, tout en fouillant la terre à la recherche d’un lombric, il se joint à la petite oie.

 

 

    Splach, splach et resplach snif, Cot Cot Cot, splach et resplach snif, splach Cot Cot Cot.
    « Cette petite oie s’y connaît pour faire bouger les ruminants ! » ne peuvent s’empêcher de penser l’âne et la vache qui regardent les trains passer.
    Et, sans s’en apercevoir, ils se joignent à Zita.
    Splach, splach et resplach snif, Hihannn.
    Splach, splach et resplach snif, Meuuh.

 

 

    « C’est un tempo à défriser un mouton, ce morceau-là ! » dit Denise la brebis qui broute dans le champ d’à côté. « Si je n’avais pas mes sabots, je crois que je claquerais des doigts. »
    Cot cot cot cot cot, cot cot cot cot cot, cot, cot codeco.
    Splach snif splach toc et snif resplach toc snif, splach toc.
    Hiiiiihaaaaaaaan Meuuuuuuuuuuuuh.
    BêêêBê Bêêêêê BêêêBê Bêêêêê BêêêBê Bêêêêê.

 

 

    Quand la petite oie arrive à la mare, sous les yeux éberlués d’Igor, elle est à la tête du plus incroyable défilé que l’on ait jamais vu. Du dindon qui glougloute au mouton qui bêle, du cheval qui hennit à la grenouille qui coasse, tous les animaux sont réunis dans un rythme effréné qui emporte tout sur son passage.

 

    Depuis ce jour, fini les défilés au pas.
    Igor continue tout seul son « Une, Deux ; Une, Deux » mais personne ne le suit.

 

    Car toute la ferme attend avec impatience le départ de Zita à la mare !

 

 

 

Jean-François Dumont
La petite oie qui ne voulait pas marcher au pas
Paris, Père Castor-Flammarion, 2007
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