Helen Keller et Anne Sullivan

 

Helen Keller et Anne Sullivan

 

La connaissance, c’est l’amour, la lumière, l’art de voir.
Helen Keller

 

 

Note des éditeurs : Helen Keller est devenue sourde et aveugle à l’âge de deux ans par suite d’une maladie. Au cours des cinq années qui ont suivi, elle a grandi dans un monde de ténèbres et de silence avec pour seules compagnes la peur et la solitude. Voici l’histoire de sa rencontre avec une institutrice qui transforma sa vie à jamais.

 

 

     Jamais je n’oublierai ce jour où Anne Mansfield Sulli­van, une institutrice, entra dans ma vie. Que deux êtres aussi différents qu’elle et moi aient pu se lier à ce point m’étonne encore.
     Notre première rencontre eut lieu le 3 mars 1887, trois mois avant mon septième anniversaire de naissance. Cet après-midi-là, j’attendais sur la véranda, l’œil un peu vide. D’après les gestes de ma mère et le va-et-vient autour de la maison, je pressentais qu’un événement inhabituel était sur le point de se produire. Je m’approchai donc de la porte et attendis sur le seuil. À travers le chèvrefeuille qui tapissait la véranda, le soleil réchauffait mon visage. Presque sans m’en rendre compte, j’effleurai du bout des doigts les jeunes feuilles et les bourgeons qui annonçaient la venue du printemps. J’ignorais ce que l’avenir me réservait de merveilleux ou d’inattendu. Pendant des semaines, j’avais été en proie à la colère et à l’amertume, puis cette humeur orageuse avait laissé place à une profonde lassitude.
      Avez-vous déjà navigué en mer à travers un brouillard si épais qu’une obscurité blanche presque palpable semble vous emprisonner, que l’équipage, tendu et anxieux, se dirige à l’aveuglette vers le rivage à l’aide d’un plomb et d’une sonde et que pendant ce temps, vous attendez, le cœur battant, espérant que quelque chose se produise ? Je me sentais exactement ainsi avant que ne débute mon éducation, sauf que je n’avais ni compas ni sonde, ni aucun moyen de savoir si j’approchais du port. « De la lumière ! J’ai besoin de lumière ! », implorait silencieusement mon âme. C’est justement la lumière de l’amour qui me parvint ce jour-là.
      Je sentis des pas s’approcher. Croyant que c’était ma mère, je tendis la main. Quelqu’un la saisit, puis je fus attirée dans les bras de celle qui était venue pour me révéler les merveilles de l’univers et, surtout, pour m’aimer.
      Le lendemain de son arrivée, mon institutrice m’emmena dans sa chambre et m’offrit une poupée. J’appris plus tard que cette poupée était envoyée par des enfants aveugles de l’institut Perkins et avait été habillée par Laura Bridgman. Je me mis donc à jouer avec la poupée, et Mlle Sullivan épela lentement au creux de ma main le mot « p-o-u-p-é-e ». Ce petit jeu de doigts m’intéressa aussitôt et j’essayai de l’imiter. Lorsque je parvins finalement à épeler ce mot correctement, des sentiments de joie et de fierté tout enfantins m’envahirent. Je dévalai les escaliers, puis, la main ouverte sous les yeux de ma mère, je traçai les lettres du mot poupée. Je ne savais pas que j’étais en train d’épeler un mot, ni même ce qu’était un mot ; en traçant les lettres avec mes doigts, j’imitais des gestes à la manière d’un singe. Pendant les jours qui suivirent, j’appris à épeler plusieurs mots grâce à cette méthode inhabituelle, des mots comme bon, moi, toi, et quelques verbes comme asseoir, debout, marcher. Il fallut plusieurs semaines, cependant, avant que je comprenne que chaque chose avait un nom.
      Un jour que je jouais avec ma nouvelle poupée, Mlle Sullivan déposa sur mes genoux ma vieille poupée de chiffon, épela le mot « p-o-u-p-é-e » et essaya de me faire comprendre que ce mot désignait autant la vieille poupée que la nouvelle. Un peu avant, nous avions eu des problèmes au sujet des mots « tasse » et « eau ». Mlle Sullivan avait tenté de me faire comprendre que « t-a-s-s-e » désignait une tasse et que « e-a-u » désignait de l’eau ; j’avais toutefois été incapable de faire la distinction entre les deux. En désespoir de cause, elle était passée à un autre sujet mais y était revenue peu après. Ses tentatives répétées m’impatientèrent ; j’empoignai donc la nouvelle poupée et la lançai par terre. Cette explosion de colère ne fit naître en moi aucun remords ni regret. Au contraire, je tressaillis de plaisir en sentant à mes pieds la poupée en morceaux. Cette poupée, je ne l’aimais pas.
      L’univers silencieux et noir où je vivais était dénué de sentiments forts ou de tendresse. Lorsque mon institutrice balaya les morceaux de poupée vers le foyer, je me sentis soulagée de voir la cause de mon malaise disparaître. Lorsqu’elle m’apporta mon chapeau, je compris que j’allais retrouver les chauds rayons du soleil. Cette pensée, si on peut appeler pensée une sensation qui ne peut s’exprimer en mots, me fit trépigner de joie.
      Nous marchâmes dans le sentier menant au puits, attirées par le parfum du chèvrefeuille qui le recouvrait. Quelqu’un était en train de puiser de l’eau. Mon institutrice plaça ma main sous le filet d’eau et, pendant que l’eau froide coulait sur mes doigts, elle prit mon autre main et épela le mot « eau », d’abord lentement, puis de plus en plus rapidement. Je restai immobile, concentrant toute mon attention sur les mouvements de son doigt. Puis, tout à coup, une idée vague commença à prendre forme dans mon esprit, comme une sensation de déjà-vu.
      C’est ainsi que le mystère du langage se révéla à moi. Je compris que « e-a-u » désignait cette chose merveilleusement fraîche qui coulait sur ma main. Ce mot vivant éveilla mon âme et me donna lumière, espoir, bonheur et liberté. Il subsistait des barrières, certes, mais ces barrières pouvaient un jour être surmontées.
      Je quittai le puits avec la soif d’apprendre. Toute chose avait un nom et chaque nom donnait naissance à une nouvelle pensée. Pendant que nous retournions à la maison, chaque objet que je touchai me sembla déborder de vie. Désormais, la vie m’apparaissait sous un jour nouveau et étrange. En arrivant à la maison, je me souvins de la poupée brisée. Je marchai à tâtons jusqu’au foyer, ramassai les morceaux et essayai en vain de les remettre ensemble. Mes yeux se remplirent de larmes, car je venais de comprendre ce que j’avais fait ; pour la première fois, j’éprouvais du remords.
      Ce jour-là, j’appris un tas de mots nouveaux. Je ne me les rappelle pas tous, mais je sais qu’il y avait les mots mère, père, sœur, institutrice. Comme par magie, ces mots firent éclore mon univers. Je ne crois pas qu’il y avait une enfant plus heureuse que moi lorsque je me couchai, au terme de cette journée mouvementée, et que je songeai aux joies qu’elle m’avait apportées. Pour la première fois, j’attendis le lendemain avec impatience.

 

Helen Keller
 

 

 
Note des éditeurs : Helen Keller a poursuivi ses études et décroché un diplôme avec mention à Radcliffe. Elle a ensuite consacré le reste de sa vie à enseigner et à redonner espoir aux sourds et aux aveugles, comme l’avait fait son institutrice. Helen est demeurée l’amie de Anne jusqu’au décès de celle-ci.

 

 

Jack Canfield et al.
Bouillon de Poulet pour l’âme des ados
Montréal, Éd. Sciences et Culture, 1998
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