Le refuge de Pierre

 

 

 
    C’était le refuge de Pierre. Tout le long des plages battues par le vent, tout le long des falaises aux contours déchiquetés, cet âpre bout de terre, aux confins du monde, grouillait de vie.
    Guillemots, cormorans, mouettes, canards, pétrels piaillaient et pépiaient et cancanaient et jacassaient, tandis qu’au-dessous d’eux, dans la mer en tumulte, des phoques et des otaries dansaient et jouaient et savouraient les richesses de l’océan.
    Certains venaient y donner naissance. D’autres vivaient là, c’était leur habitat.
    Le lointain défilé des pétroliers géants ne les préoccupait guère.
    Ils étaient en sûreté dans leur havre.

 

    C’était aussi le refuge de Pierre. C’était là qu’il venait lancer les galets pour faire des ricochets sur les vagues. C’était là qu’il venait chercher des crabes sous les rochers. C’était là qu’il venait jeter du pain aux canards et du poisson aux phoques.
    Les canards étaient les compagnons préférés de Pierre. Ils reconnaissaient le son de sa voix. Ils savaient qu’ils pouvaient lui faire confiance. Ils savaient que Pierre était aussi chez lui, ici. Pierre leur apportait de la nourriture et ils se dandinaient vers lui pour lui faire fête, c’était à qui serait le premier. Pierre veillait à ce qu’aucun ne fût oublié.
 

 

    Mais vint le jour où un pétrolier dériva près des côtes. Trop près pour ne pas troubler les jeux des phoques. Trop près pour ne pas troubler les roucoulades des oiseaux. Trop près pour éviter les rochers recouverts par la traîtresse marée. Trop près du refuge de Pierre.
    Le terrible fracas de tonnes d’acier s’écrasant contre les rochers alerta les paysans alentour, et tira Pierre de son sommeil. Tous les hommes se précipitèrent jusqu’au bord de la falaise, et ils regardèrent avec horreur la poupe du pétrolier s’abîmer dans les flots.

 

 

    Promptement hissés à bord d’un hélicoptère, les naufragés laissèrent le pétrolier livrer seul son ultime combat. Un flux noir et puant s’épanchait de ses entrailles et se répandait dans la nuit.
 

 

    Quand arriva le matin, la plage tout entière était recouverte d’un voile noir. L’écume des vagues était noire, le sable gris argent était noir, les rochers étaient nappés d’une boue noire qui infiltrait toutes les fissures.
    Pierre dévala la falaise. Il arrêta sa course là où tant de fois il s’était réfugié. Avant.

 

 

 

    Un jeune phoque couvert de pétrole s’agitait dans la mer ; ses immenses yeux imploraient de l’aide.
    Chaque nouvelle vague qui déferlait sur la côte rejetait des corps. Le refuge de Pierre ressemblait maintenant à un sinistre champ de bataille jonché de cadavres.
    Un guillemot arrachait désespérément ses plumes engluées, absorbant un peu plus de poison à chaque fois qu’il essayait d’ôter la boue qui l’empêchait de voler. Un canard restait prostré sur le sable, tant ses efforts pour avancer l’avaient épuisé.
    Pierre marcha lentement vers lui. Le canard semblait terrorisé, alors Pierre lui parla doucement et le canard reconnut le son de sa voix.
 

 

 

 

    Quand Pierre le prit dans ses bras, le canard comprit qu’il lui venait en aide. Il reposa sa tête sur la poitrine de Pierre, et Pierre le berça tendrement, tandis que sur ses joues roulaient silencieusement des larmes que le vent emportait rageusement.
    Puis des mains enlevèrent délicatement le canard des bras de Pierre. La voix de son père le pressait d’aller rejoindre les équipes de secours.
    Durant des jours et des jours, il aida à laver au jet et à la brosse la boue visqueuse qui recouvrait chaque rocher et remplissait chaque crevasse des lieux de son enfance.
    Le refuge de Pierre luttait pour survivre.
 

 

∼ ∼ ∼
 

 

    Voici le refuge de Pierre, maintenant.
    Quelquefois, quand son canard arrive en se dandinant pour grappiller un peu de pain dans sa main, Pierre regarde ses petits barboter ou glisser sur les rochers, et il ne peut s’empêcher de s’émerveiller devant le triomphe de la vie.
    Et quelquefois, quand il ramasse un galet pour le faire ricocher sur les vagues, ses doigts deviennent noirs et collants, et les souvenirs reviennent.
    Car juste au-dessous de la surface de l’eau, dans les failles et les replis, entre les rochers, sous le sable, il reste de vilaines cicatrices noires qui jamais ne disparaîtront.

 

    Mais le refuge de Pierre reste le refuge de Pierre. Tout le long des plages battues par le vent, tout le long des falaises aux contours déchiquetés, cet âpre bout de terre, aux confins du monde, grouille de vie.

 

 
 

 

Sally Grindley
Le refuge de Pierre
Paris, l’école des loisirs, 2001
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