Le Petit Soldat qui cherchait la guerre

 

  Lorsqu’il ouvre les yeux, une étoile filante traverse la nuit.
  Il s’extrait du trou dans lequel il est tombé, secoue la poussière de ses vêtements, ramasse son fusil, cherche son casque et ne le trouve pas.
  Il se met au garde-à-vous :
  « Soldat Eustache, assommé au cœur de la bataille mais de nouveau prêt au combat ! »
  Raide comme un piquet, il attend un long moment, mais aucun ordre ne vient troubler le silence de mort. Prudemment, il tourne la tête à droite puis à gauche : la plaine est vide…
  « On m’a oublié », se dit-il.
  Un grand froid l’envahit et il se met à trembler.
 

 

 

  « Bon ! Je ne vais pas rester planté ici comme un poireau. »
  Pour se donner du courage, il commence à chanter :

 

  Je suis un p’tit soldat,
  Toujours prêt, toujours là,
  Un petit fier à bras
  Courageux et tout ça.
  Dodi dodelida
  Et corne démoula.
 

 

  Et il se met en route à pas cadencés, bien décidé à retrouver la guerre.
  Le jour se lève lorsqu’il rencontre enfin quelqu’un.
  « Bonjour Citoyen ! Je cherche la guerre. Pouvez-vous me dire où elle se trouve ? »
  « La guerre ? Par ici… Par là… Ne vois-tu pas qu’elle est partout où tu vas, soldat de malheur ? »
  « Comment savez-vous que je suis soldat ? Vous ne voyez pas ! »
  « Apprends, Soldat, qu’on voit aussi avec le cœur et peut-être plus sûrement qu’avec les yeux », lui répond l’aveugle avant de s’éloigner dans la brume du petit matin.

 

 

 

  Eustache continue sa route. Le soleil fait une timide apparition. Les mots de l’aveugle résonnent dans sa tête.
  Il croise une mère avec ses enfants.
  « Bonjour Madame ! Je cherche la guerre. Pouvez-vous me dire où elle se trouve ? » demande poliment Eustache.
  « Laissez-nous en paix ! Vous nous avez déjà tout pris ! La honte soit sur vous ! »
  Blessé par les paroles de la femme et ne sachant quoi faire, il s’avance pour caresser la tête du petit.
  « Aie ! Il m’a mordu jusqu’au sang ! » s’écrie Eustache.

 

 

 

  Le ciel se couvre.
  Il reste seul et commence à chantonner doucement :
 

 

  Pourquoi j’suis un soldat ?
  Je ne le sais même pas.
  À quoi ça rime tout ça ?
  Je ne le sais même pas !
  Dodi dodelida
  Et corne démoula.
 

 

  Et il continue sa route. Les premières gouttes de pluie commencent à tomber. Il pense à ses camarades de régiment. Où sont-ils maintenant ?
  Il pleut à verse. On ne voit presque plus rien.
  Eustache bute sur quelque chose et s’étale dans la boue. Le tonnerre gronde, un éclair déchire le ciel.

 

 

  Tout à coup, devant lui, surgit une forme menaçante qui l’interpelle d’une voix grave :
  « Et alors, Soldat, on a perdu la boussole ? »
  « Euh… Je cherche la guerre… » bredouille Eustache.
  L’autre s’esclaffe : « Ha ha ha, tu es donc si pressé de mourir ! Regarde-moi bien, Soldat : j’étais comme toi avant… Ne m’oublie pas, Soldat, ne m’oublie pas… »
  Et il disparaît derrière un rideau de pluie.
 

 

  Trempé jusqu’aux os, Eustache marche comme un automate. L’orage est déjà loin derrière lui.
  Il se rend compte qu’il a perdu son fusil mais il continue de marcher, marcher, marcher…
  Épuisé, Eustache arrive près d’une maison en ruine.
  Il allume un feu et fait un brin de toilette. Pendant que ses vêtements sèchent, il s’étend et s’endort profondément.
  Le soleil est déjà haut dans le ciel lorsqu’une forte chaleur le réveille. Trop tard ! Ses vêtements ne sont plus que cendres !
  Il hausse les épaules et reprend sa route d’un pas léger.
  Il se met à chanter à tue-tête :
 

 

Je n’suis plus un soldat.
Je ne veux plus faire ça :
Toujours marcher au pas.
Ne comptez plus sur moi.
Dodi dodelida
Et corne démoula.
 

 

 

  Une gamine surgit des buissons en riant. « Comme tu es drôle ! T’es qui, toi ? »
  Surpris, il se met au garde-à-vous et claironne :
  « Soldat Eustache, toujours prêt au com… » mais il s’arrête net et éclate de rire.
  « Un soldat, c’est pas comme ça ! » dit la petite. « Tu ressembles plutôt à un clown ! »
  « C’est vrai », admet Eustache, « mais je ne suis pas un clown. En fait, je ne sais plus très bien qui je suis. »
  « Moi, je ramasse du bois pour le feu. Avec Maman, on va faire du pain. Tu veux nous aider ? »
  « Mais je ne sais pas comment on fait », dit Eustache.
  « Tu veux apprendre ? » demande la petite.

 

  Eustache suit la petite sur le chemin qui mène à la maison. Le soleil descend lentement sur l’horizon.
  « Tu chantes encore la chanson ? » lui demande la petite.
  « J’aime bien. »
  « Maman ! Maman ! C’est Eustache. Il veut apprendre à faire du pain. »
  Après un instant de surprise, la mère éclate de rire.
  Eustache rougit et bafouille :
  « Excusez-moi, j’ai brûlé mes vêtements. »
  « Ne vous excusez pas. Il y a longtemps que je n’avais plus ri d’aussi bon cœur. Attendez, je vais vous chercher des habits. »
  Ils commencent par mélanger le levain, la farine et l’eau… Pendant que la pâte repose, la petite s’endort. Eustache et la mère parlent toute la nuit au coin du feu.

 

 

 

  L’aube approche.
  C’est le moment préféré de la petite qui malaxe et triture la pâte en poussant des cris de joie.
  La pâte est divisée en trois et déposée dans le four. Les flammes crépitent joyeusement.
  Eustache sort un instant. Dehors, une odeur de pain chaud flotte dans l’air du petit matin.
  Il respire profondément.
  « Voilà une belle journée qui commence », se dit-il.
 
 

 

 

Mario Ramos
Le Petit Soldat qui cherchait la guerre
Paris, l’école des loisirs, 1998
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