Je n’ai jamais su

 

 

La différence entre s’accrocher à une blessure
et s’en libérer en pardonnant, c’est comme la différence
entre poser sa tête la nuit sur un oreiller rempli d’épines
et poser sa tête sur un oreiller rempli de pétales de roses.
Loren Fischer

 

  Elle était ma meilleure amie, et je l’aimais. Elle était la fille la plus géniale au cinquième secondaire, tout le monde voulait lui ressembler… et elle m’a choisie comme sa meilleure amie. Elle s’appelait Cindy. Elle était belle, avec ses cheveux noirs et son corps mince et élancé. Pendant que le reste d’entre nous, en troisième et en quatrième secondaire, avaient encore l’air amorphe, essayant de développer notre silhouette, Cindy était déjà merveilleusement gracieuse dans son corps de femme.
  Sa mère est morte alors qu’elle était une petite fille. Elle était enfant unique et vivait seule avec son père. Chaque jour, au moment où nous arrivions de l’école, son père était déjà au travail. Il ne revenait pas avant deux ou trois heures du matin, et ainsi, nous avions la maison à nous seules. Ne pas avoir de supervision parentale était la plus belle chose que nous pouvions avoir comme adolescentes. Sa maison était grande, à deux étages, dissimulée par une orangeraie. La maison était invisible de la rue, et nous en étions heureuses. Cela ajoutait au côté mystique et à l’ambiance que nous voulions toujours créer.

 

 

  Cindy était presque toujours le centre de l’attention à l’école. Tout un coin de la cour était réservé à elle et à ses « admiratrices ». S’il y avait une nouvelle musi­que, une nouvelle mode, une nouvelle coiffure et même de nouvelles façons de prendre des notes ou d’étudier, il était probable que les nouveautés provenaient de ce coin de la cour. Même les professeurs de l’école sont tombés sous le charme de cette fille, et on l’a convaincue de se présenter comme présidente de la classe. Cindy et moi avons été élues présidente et vice-présidente par une majorité écrasante.
  Le jour, nous faisions la liaison entre les étudiantes et la direction ; le soir, nous avions des activités sociales à la maison de Cindy. S’il n’y avait pas de soirée, les gens venaient juste pour flâner. Les jeunes étaient là pour toutes sortes de raisons — parler de relations, de leurs parents, faire leurs devoirs, ou simplement parce qu’ils savaient que quelqu’un qu’ils aimaient serait là.
  Lorsque tout le monde était parti, j’y passais généralement la nuit. Ma mère n’aimait pas beaucoup cela si c’était un jour de semaine. Parfois, Cindy venait chez moi pour passer la nuit, mais maman n’aimait pas cela non plus, car nous restions debout toute la nuit à rire et à parler. Cindy n’aimait pas être seule chez elle.

 

 

  L’été suivant, au retour de vacances avec ma famille, les choses ont commencé à changer. Cindy semblait plus mince qu’à l’habitude, elle avait des cernes sous les yeux et elle avait commencé à fumer. La fille à la beauté saisissante était pâle et émaciée. Elle a dit qu’elle s’était beaucoup ennuyée sans moi. Même si cela me flattait, je ne pouvais pas croire que c’était tout à fait vrai. Après tout, il y avait toujours des personnes qui voulaient être près d’elle et faire partie de son cercle d’amies.
  Ma solution : deux semaines à la plage. Nos parents se sont cotisés pour louer une maison au bord de la plage pour deux semaines. Maman serait la seule qui surveillerait. Dans le style inimitable de Cindy, nous avons trouvé un groupe d’amis de plage en moins de quelques jours. Nous nous tenions tous dans un café local pendant le jour, lorsque nous n’étions pas dans l’eau ou sur le sable, et le soir, nous étions autour d’un feu de camp sur la plage.
  Cindy est redevenue comme elle était, mais en mieux. Elle était bronzée et tous les garçons à la plage voulaient être près d’elle. Par contre, elle fumait encore. Elle m’a dit que cela la calmait.
  Un soir, Cindy est rentrée très tard à la maison au bord de la plage. Elle était très désorientée et particulièrement excitée. Elle m’a dit qu’elle et un garçon avaient bu et fumé de la marijuana et… que maintenant tout était mieux et plus clair. Elle a dit qu’elle aimait vraiment ce garçon et qu’elle voulait s’enfuir avec lui. Je savais qu’elle planait sous l’effet de la drogue et qu’elle changerait d’idée au matin.

 

 

  Lorsque l’école a repris l’année suivante, les choses avaient changé et je m’ennuyais de notre vieille routine. Cindy voulait faire des choses différentes des miennes, et elle a commencé à s’éloigner. Nous étions encore ensemble de temps en temps, mais ce n’était plus aussi agréable qu’auparavant. Cindy se fâchait et me disait que je ne comprenais pas la vie. Je pensais seulement qu’elle vieillissait plus vite émotionnellement que les autres, tout comme pour son changement physique.
  Un matin, lorsque je suis arrivée à l’école, il y avait des voitures de police tout autour et beaucoup d’activité fébrile dans les couloirs. Lorsque je me suis dirigée vers mon casier, ma conseillère et une autre femme m’ont arrêtée. On m’a demandé de les suivre au bureau. Mon cœur battait si vite et si fort que je pouvais à peine reprendre mon souffle.
  Nous étions toutes assises dans le bureau de ma conseillère et le directeur est entré et s’est assis. Est-ce que je me trouvais dans une quelconque difficulté ? Le directeur a commencé à parler de la vie et de la maturité et des circonstances. Là, j’avais vraiment la tête qui tournait. Qu’essayait-il de dire ? Puis, mon monde s’est arrêté dans le temps par les mots : « … et Cindy s’est donné la mort la nuit dernière avec le fusil de son père ».
  Je ne pouvais pas parler ; je ne pouvais pas bouger. Les larmes ont coulé de mes yeux avant que mon cœur puisse même ressentir la douleur. Elle n’avait que quinze ans.
  Comme elle le disait dans la note du suicide, son père avait abusé d’elle sexuellement à maintes reprises et elle ne connaissait aucun autre moyen de s’en sortir. Des mois après son arrestation, il a finalement avoué. La note disait quelque chose d’autre. Elle mentionnait que la seule famille qu’elle avait jamais connue et qui se souciait d’elle, c’était moi. Elle m’a laissé une bague que sa mère lui avait donnée.

 

 

  J’ai pleuré pendant des semaines. Comment se fait-il que je ne l’aie jamais su ? Nous étions très proches et nous parlions de tout ; comment se fait-il qu’elle ne m’en a jamais parlé ? J’étais certaine que j’aurais pu l’aider, et j’ai commencé à me blâmer.
  Après des semaines de consultation douloureuse, j’ai finalement compris que le fardeau de l’abus sexuel de Cindy était trop lourd à porter pour elle. La conseillère m’a expliqué qu’elle avait trop honte pour en parler, même à sa meilleure amie. J’ai compris à quel point elle devait s’être sentie seule, et je me suis rendu compte soudain pourquoi elle ne voulait jamais passer la nuit seule dans sa propre maison.
  Ma propre souffrance — des semaines de douleur et de confusion — a été grandement soulagée par toute l’aide et le soutien que j’ai reçus. Les professeurs, les conseillères, les amies et les membres de ma famille ont tous pris soin de moi. Aux yeux de tous, il était évident que cette situation changerait ma vie pour toujours, mais parce que j’ai accepté l’aide, un grain de sagesse et de compassion s’est subséquemment ajouté à ma vie. J’aurais voulu que Cindy puisse connaître le soulagement qu’on obtient en laissant les autres nous aider dans notre douleur.
  Dans sa note de suicide, Cindy demandait aussi d’être incinérée. Elle disait que je devrais répandre ses cendres où je le voulais. J’ai choisi l’océan près de la plage où nous avions passé deux semaines cet été-là.

 

 

  Le jour du service funèbre, nous avons loué un bateau pour nous emmener au large. Le bateau était rempli d’amis et de professeurs, même si c’était un jour pluvieux et nuageux. Nous sommes allés sur la proue et, chacun notre tour, nous avons partagé nos expériences et notre amour pour notre amie. Lorsque le moment est venu pour moi de libérer ses cendres, j’ai hésité. Je ne voulais pas les répandre dans une mer qui semblait noire et menaçante. Je pensais qu’elle avait eu assez de malheurs dans sa vie.
  On a remarqué mon hésitation, alors ma mère et ma conseillère sont toutes deux montées sur la plate-forme et m’ont serrée dans leurs bras. Avec leur appui, j’ai ouvert le couvercle. Quelques grains de cendre ont frappé la surface de l’eau, le soleil est apparu pendant un moment et il a renvoyé de beaux rayons de lumière qui brillaient à la surface. Les nuages se sont dissipés davantage et peu après tout le bateau fut baigné de soleil chaud.
  À ce moment-là, je me suis sentie calme comme je ne l’avais plus été depuis des semaines. D’une façon ou d’une autre, je savais que les anges étaient venus prendre mon amie, et qu’elle était en sécurité — et moi aussi.

 

Rosanne Martorella

 

[Voici certains signes critiques à surveiller si tu crois qu’une de tes connaissances peut avoir des idées suicidaires :
 
  • changement soudain de comportement (particulièrement un grand calme après une période d’anxiété, ou un changement d’humeur après une période de dépression, qui indiquerait que la personne a maintenant trouvé l’énergie pour mettre à exécution ses pensées suicidaires) ;
  • préoccupation par la mort ;
  • menaces directes ou indirectes de commettre le suicide. (Il est particulièrement important de porter attention et de prendre au sérieux tout propos sur le suicide, même s’il semble que la personne fait des blagues.)
 
Si toi ou quelqu’un que tu connais se sent suicidaire ou démontre quelques-uns des signes d’avertissement critiques décrits plus haut, mets-toi en contact avec un professionnel en qui tu as confiance (par exemple un psychothérapeute, un psychologue, un conseiller scolaire…)].

 

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