Petits contes des enfants croqués

 

 

 

 

Ils s’appellent Phlippe, Manulle, Breda ou encore Jaky. À une lettre près, ce sont des enfants comme tous les autres : singuliers. Parce que la vie les a un peu mordus, ce livre rend hommage à leur courage d’avancer malgré leurs handicaps et leurs accidents de parcours, et ébauche avec une infinie tendresse des petits moments de leur existence ou de celle de leurs proches…
 
 

 

 

 

Flix

 

Flix est le centre du monde.
Son papa, sa maman, ses frères et sœurs, ses oncles et tantes, ne s’occupent que de lui, tout le temps.
Pourtant il suffit qu’un inconnu lui jette un seul regard dédaigneux pour qu’alors Flix se retrouve seul au monde.
Et être seul au centre du monde, ce n’est vraiment pas drôle !

 

 
Manulle

 

Avec Manulle, ma sœur, il y a toujours du ramdam. Elle a plein de problèmes.
Sa santé, ça ne va pas. Sa tête, non plus. Ce n’est pas toujours facile d’être deux sœurs comme celles qu’on voit dans les feuilletons à la télé. Alors parfois, je me raconte des histoires. Des histoires où Manulle serait ma meilleure amie ; on ferait plein de choses chouettes comme du cheval, des voyages, des blagues et tout ça.
Certains jours, quand Manulle est plus calme, papa et maman nous laissent un peu ensemble. Alors je lui raconte tout bas les histoires dans ma tête.
Dans ces moments-là, nous sommes presque deux vraies sœurs comme à la télé. La maison est toute calme. Papa met son chapeau de cowboy et s’en va dehors cuire des saucisses sur le barbecue pendant que maman, dans la cuisine, chantonne des chansons d’amour en touillant dans la salade des haricots princesses.

 

Emlie

 

Quelle est la couleur du ciel ? Emlie n’en sait rien.
Ces yeux sont partis en vacances pour toujours.
Pour elle, en hiver, le ciel est piquant avec des grands angles.
En été, le ciel est légèrement mou et sent le sucre de fleur un peu caramélisé.

 

 

Au printemps, le ciel bourdonne à tire-d’aile et goûte l’écorce des arbres.
En automne, le ciel est un sac en cuir rempli de petits bouts de bois et de murmures de musaraignes.
Le voisin a dit : le ciel, c’est bleu et c’est tout.
Emlie a eu un peu de peine pour lui.
 

 

Breda

 

Je suis la reine de l’hôpital.
Je connais toutes les infirmières par leur prénom et les meilleurs raccourcis pour aller où on veut. Je sais où on ne peut pas aller et comment y aller quand même. Je sais plein de choses. Je sais que parfois les docteurs pleurent en cachette. Je sais que souvent c’est les petites filles sur leur lit qui donnent du courage à leurs parents. Je sais que le soir, dans le noir, les vieilles personnes parlent à leurs enfants qui ne viennent plus les voir.
Je sais que certains bouquets de fleurs sauvent des vies.
Et je sais qu’il faut prendre ses médicaments mais que le vrai remède, c’est souvent l’amour. Tout ça, je l’ai vu à l’hôpital.
J’ai huit ans. Mais je sais tellement de choses que c’est comme si j’en avais mille.
 

 

Patriick

 

Pas de bras, pas de chocolat. Ils sont méchants dans la cour de l’école mixte.
Patriick préfère l’école d’avant, ‘‘l’instit’’, celle où il n’y a pas d’un côté des enfants et puis des autres. Là-bas il n’y a que des enfants, juste des enfants, chacun avec leurs trucs particuliers.
Ici, dans la cour, il y a d’un côté Patriick le pas-de-bras-pas-de-chocolat et de l’autre les comme-il-faut.
Quand ceux-là ont dit ça ‘‘pas de bras pas de chocolat’’, l’instituteur s’est fâché. Il a dit que c’était mal et qu’on allait se mettre en rond et en parler. Et expliquer. Une fois de plus. Parce que les autres, soi-disant, ils ne comprennent pas. Patriick, il veut bien expliquer encore et encore.
Mais il sait que les autres, ils comprennent très bien. Ils ont juste peur. Et la méchanceté, ça vient toujours de là. Patriick, il se dit que ce qu’il faudrait, c’est un peu plus d’écoles spécialisées pour les enfants qui ont peur.
 

 

Goan

 

Papa ne vient plus à l’Institution. Ça fait déjà longtemps.
Mais presque tous les samedis, maman passe. Maman, c’est elle qui met sa main sur la joue de Goan. C’est maman qui passe ses doigts dans ses cheveux en bataille. Il n’y a que maman qui peut arrêter les cris de Goan pendant de longues minutes.
À l’Institution, tout le monde adore le samedi, quand la maman vient caresser la tête de son petit garçon.
 

 

Phlippe

 

Phlippe voit des étoiles là où il n’y en a pas.
Phlippe entend des chants d’oiseaux là où il n’y a pas d’oiseaux.
Phlippe franchit des montagnes géantes sans bouger de son fauteuil.
Sa maman et son papa sont habitués.
Mais lorsque tonton Jacques débarque à la maison, il dit toujours : ‘‘Cet enfant est fou…’’.
Papa et maman regardent alors leur petit garçon et ils lui font un clin d’œil. Alors, à ce moment-là, Phlippe est rassuré. D’un coup, il entend tous les oiseaux de la terre chanter dans les montagnes du monde, sous le plus beau ciel étoilé de l’univers.
Et il retourne jouer dans la cour en sautant sur un pied et puis sur l’autre.
 

 

Amline

 

Avant, j’avais honte de ma sœur. Elle faisait des trucs très bizarres avec ses mains et sa bouche. Elle poussait de drôles de cris à des moments tout à fait inattendus.
Et puis un jour, j’étais avec ma copine quand ma sœur a débarqué. Elle a encore fait de son nez. Je ne savais plus où me mettre. Quand tout à coup, Maryse a dit : ‘‘Ta sœur est une martienne’’.
Il y a eu un silence. On s’est tous regardés longuement. Et finalement, on a trouvé ça cool comme idée ! On sait que ce n’est pas bien mais depuis, on raconte que ma sœur c’est une extraterrestre.
Ceci dit, maintenant que ma sœur est tout le temps avec nous, nous remarquons que parfois, on devient comme elle. J’ai demandé à l’institutrice si ‘‘extraterrestre’’ ça s’attrapait comme un rhume. Elle m’a regardé avec des yeux tout ronds et puis elle s’est détournée de moi en faisant toc-toc sur sa tempe avec son doigt.
À mon avis, ça s’attrape…

 

 

 

Christophe Smets ; Tanguy Pay ; Martial Poussin
Petits contes des enfants croqués
Liège, La Boîte à Images, 2008
(Adaptation)
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