Guidée par mon pinceau

 

 

 

Dans l’État du Bihar, dans l’Est de l’Inde, Dulari Devi est une artiste de grand talent, l’une des plus célèbres représentantes de l’art Mithilâ. Mais Dulari Devi n’a pas toujours été peintre : elle est née dans une famille très pauvre, a été domestique dans plusieurs foyers, jusqu’au jour où elle a compris qu’elle rêvait de représenter le monde tel qu’elle le voyait… et c’est alors que le destin lui a donné un coup de pouce !
Dulari Devi nous raconte ici sa propre histoire, de son enfance à aujourd’hui, en images et en mots. L’histoire d’une femme qui a choisi de se faire confiance et qui a pris en main sa destinée.
 

 

 

Aujourd’hui je suis une artiste, mais je ne l’ai pas toujours été.
Voilà comment c’est arrivé.

 

Je suis née dans une famille pauvre.
Alors que je n’étais encore qu’une enfant, j’ai exercé plusieurs métiers.
La petite fille que vous voyez ici à côté de sa maman, c’est moi ! Nous allons travailler dans un champ de riz.
À la maison, j’aidais maman à cuisiner et à prendre soin de mes frères et sœurs.
Quand il n’y avait pas assez à manger pour toute la famille, maman était malheureuse.

 

 

Le matin, j’accompagnais maman au marché et nous vendions le poisson que mon papa, qui était pêcheur, avait capturé.
Dès que nous étions installées derrière notre panier, les clients nous entouraient, criant et gesticulant pour acheter nos poissons à bas prix.

 

 

Afin d’augmenter nos maigres ressources, maman et moi étions aussi devenues
domestiques dans des maisons où nous faisions la vaisselle.
Quand nous avions fini, j’aimais ranger les ustensiles de cuisine – pots, plats, bols, gobelets… – en rangs d’oignons.

 

 

Les années ont passé et je suis devenue une jeune femme. Une jeune femme qui gagnait sa vie en faisant la vaisselle. Comme je n’étais jamais allée à l’école, je ne savais rien faire d’autre.
Depuis ma plus petite enfance, chaque journée ressemblait à la précédente. Alors parfois, je rêvais de connaître autre chose.

 

Malgré tout, j’avais des moments de bonheur.
J’adorais voir jouer les enfants du village.
En allant travailler, je m’arrêtais quelquefois en chemin pour les regarder.

 

 

Un matin, alors que je longeais l’étang où des enfants s’éclaboussaient joyeusement, un phénomène étrange s’est produit. Dans ma tête, la scène s’est brusquement métamorphosée en tableau. Un tableau vivant rempli de formes et de couleurs, qui racontait une histoire.
Toute la journée, en repensant à mon tableau, je me suis sentie heureuse. Très heureuse.

 

 

Puis une deuxième bonne surprise est arrivée.
J’ai commencé à travailler dans une nouvelle maison. La dame qui m’employait n’était pas une dame comme les autres : c’était une artiste.
J’ai vu ses peintures. J’ai été si émerveillée que j’en ai oublié la vaisselle qui m’attendait !

 

Je ne pensais plus qu’à ça. Mes mains avaient hâte de réaliser d’aussi belles images, mais je ne possédais ni papier ni couleurs.
En rentrant chez moi, j’ai fait le tour de notre hutte et j’ai vu de la boue. J’ai plongé les mains dedans et j’en ai pris une grosse poignée, puis je l’ai pétrie pour l’assouplir et la lisser, en l’examinant sous toutes les coutures.
Peu à peu, la boue a pris forme et j’ai compris que j’avais réussi à créer un oiseau !

 

 

Le lendemain, en arrivant à mon travail, j’ai trouvé ma patronne au beau milieu d’un cours de peinture. Avoir façonné un oiseau de mes propres mains m’a donné du courage, et j’ai osé lui demander :
« Excusez-moi, madame… Croyez-vous que je pourrais apprendre à peindre… comme vous ? »
« Mais oui, rien ne t’en empêche ! » a-t-elle répondu.

 

 

Qu’allais-je bien pouvoir représenter ?
Je me suis souvenue des poissons que maman et moi vendions autrefois au marché, et des motifs étranges que formaient leurs écailles. Ces poissons, j’allais les attraper en peinture !
Je ne pensais pas que ce serait aussi difficile.
Il m’a d’abord fallu apprendre à tenir un pinceau et à tracer une ligne, ce qui était une expérience nouvelle pour moi qui n’avais jamais appris à lire ni à écrire. Puis il m’a fallu tout savoir sur les couleurs.

 

Une fois lancée, j’ai peint sans m’arrêter. J’ai travaillé, travaillé… jusqu’à ce que je maîtrise à la perfection les règles de la peinture.
Toute ma vie, j’ai travaillé dur.
Quand j’ai été certaine de savoir manier mes outils, j’ai peint des sujets qui font partie de la vie de mon village.
Pour commencer, j’ai fait le portrait de Naina Jogin, notre Déesse de l’Œil, qui nous protège contre le malheur. Cela m’a paru un bon point de départ.

 

 

Je n’imaginais plus une seule journée sans peindre. C’était plus fort que moi. Je me promenais ici et là, guidée par mon pinceau, transformant le soir venu en tableaux tout ce qui m’avait marquée.
Comme le mauvais garçon du village qui fumait du matin au soir en haut d’un arbre.

 

Voilà, je vous ai tout dit !
Aujourd’hui encore, je peins tous les jours et c’est une grande joie.
Il n’y a pas longtemps, j’ai rencontré des personnes qui fabriquent des livres, et elles m’ont demandé comment j’étais devenue une artiste. Puisque je m’exprime à travers mon art, j’ai décidé de vous raconter mon histoire en images.
J’ai trouvé cette aventure passionnante, et surtout je suis fière que l’on veuille me connaître et savoir comment je vois les choses.
Dans ce dernier tableau, la femme que je peins, c’est moi ! Je ne suis plus seulement la petite domestique d’autrefois, je suis aussi artiste-peintre.

 

 

Gita Wolf ; Dulari Devi (ill.)
Guidée par mon pinceau
Syros Jeunesse, 2012
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