La grue cendrée

 

De l’Orient des légendes, un conte sur l’amour, le dévouement, l’arrogance et la convoitise… Une histoire qui est maintenant du passé. Ou pas…

 

 

   Un couple de paysans avait un fils unique appelé Korato. C’était un garçon honnête et bon, qui cultivait le champ familial, coupait le bois pour aller le vendre à la ville. Économe et travailleur, il était le soutien de ses vieux parents.
   Korato était un homme juste, et sur lui les dieux veillaient…

 

   Un matin, il travaillait dans les bois, quand il entendit un faible bruit, qui semblait provenir de la cime d’un pin : « Krou, ou, ouou… »
   Il prêta l’oreille… silence. Mais comme il suspendait un instant sa hache, il crut percevoir à nouveau cet appel : « Krou, ou, ououou…
    — Y a-t-il quelqu’un ? demanda-t-il, en levant les yeux vers les plus hautes branches.
   — Monsieur, aidez-moi, s’il vous plaît, je suis blessée », fit une voix mélodieuse.
   Korato entreprit aussitôt de grimper ; il se hissa jusqu’aux branches les plus élevées. Arrivé au sommet, il découvrit, moitié dissimulée sous les feuilles, une grue cendrée, dont une aile déchirée pendait tristement sur le côté. C’était une créature de rêve.
   Elle était grande, le maintien plein de noblesse malgré sa blessure, de longues pattes fines ; une huppe délicieuse posée sur le croupion ajoutait à sa grâce. Elle avait un cou délié, sur la nuque l’on distinguait l’adorable tache rouge alizarine qui signe l’espèce… et cette couleur cendrée, dans tous les tons d’ardoise, ces accords de gris, nuances d’argent au jeune soleil de l’aube.
   Korato tomba sous le charme. Il entreprit de la secourir. Il ne pouvait la déplacer, il se mit en quête d’eau et de nourriture. Ainsi, pendant plusieurs semaines, il la soigna.
   Ils parlaient. Elle lui conta son histoire.
   « Il y a des ères et des ères, lui dit-elle, j’étais une princesse à la cour du grand empereur Mahayana, dont mile rois étaient sujets. Ce grand monarque avait trois fils : Mahanada l’aîné, le puîné Mahaveda, et le benjamin : Mahasattva. Je devais épouser l’aîné, mais j’aimais le benjamin, qui était tendre et doux. Je m’enfuis avec lui. On nous rattrapa et je fus mise à mort. Depuis, je suis enchaînée à la roue de la vie, et je poursuis le cycle des renaissances. »
   « Korato, dit-elle un soir, tu me rappelles Mahasattva le plus jeune fils de l’empereur Mahayana, comme lui tu es doux et bon. »

 

   Le lendemain, quand Korato grimpa au sommet du pin, la grue cendrée n’était plus là. Guérie, elle s’était envolée. Alors le jeune homme sombra dans la mélancolie. Il travaillait en silence, ne mangeait plus. Ses parents s’inquiétaient. Sa mère, qui était une femme dure et pratique, se lamentait ainsi :
   « Que deviendrons-nous, si notre fils meurt ? À peine si j’ai pu cacher douze piécettes de cuivre dans un pot. Nous n’aurons bientôt plus rien… »
   Elle se tordait les mains de désespoir.
   Quelques jours après, un matin, l’on frappa à la porte de la chaumière. Korato travaillait déjà dans la forêt. La mère vint ouvrir. Sur le seuil se tenait une très belle jeune fille, son baluchon à la main :
   « Je cherche un certain Korato, dit-elle.
   — Que lui voulez-vous ? » interrogea la mère, méfiante.
   Elle ajouta en maugréant :
   « Il n’est pas là, et il ne rentrera qu’à la tombée de la nuit !
   — Cela ne fait rien, je l’attendrai », fit la jeune fille d’une voix douce, et elle s’assit devant la maison, son baluchon posé à côté d’elle.
   Tout le jour, elle resta là. Quand les parents lui jetaient en passant un coup d’œil curieux, elle répondait d’un sourire modeste.

 

   Enfin, Korato rentra. Il était fatigué et triste, comme tous les jours depuis le départ de la grue cendrée, qui avait charmé son cœur.
   « Bonjour, dit la très belle jeune fille.
   — Qui êtes vous ? demanda Korato.
   — J’ai des choses importantes à vous dire… », et elle sourit.
   « Entrez », dit Korato d’un ton las.
   Mais comme il croisait son regard sur le seuil, il aperçut dans les yeux de la mystérieuse jeune fille une infinité de ciels gris. Et il eut le cœur troublé.
   « Monsieur Korato, dit la belle visiteuse, mon nom est “l’Humble Osaku”, je sais coudre, tisser, cuisiner, allumer le feu, et aucune tâche ne me rebute, je désire vous épouser. »
   Korato regardait cette très belle jeune fille, stupéfait.
   « Vous nettoierez aussi la cabane, balaierez le seuil, soignerez le père qui est malade ? questionna la mère.
   — Je serai une bru docile, et je vous servirai, mère, dit l’Humble Osaku en baissant les yeux et en inclinant le buste avec respect.
   — Épouse-la, Korato », décida la mère.
   Ainsi fut fait.
   Marié à l’Humble Osaku, Korato connut sa beauté, alliée à la douceur de cœur, la modestie, le courage, l’ardeur au travail. Elle exécutait toutes les tâches sans jamais se plaindre. La mère était satisfaite. Et la joie revint peu à peu dans le cœur du jeune homme.

 

 

   Le temps passa. La mère, qui ne faisait presque plus rien, avait le temps de réfléchir.
   Un jour, elle dit à sa bru :
   « Humble Osaku, j’ai regardé par hasard dans votre baluchon, que vous aviez caché au fond de l’armoire, et découvert un morceau d’étoffe merveilleuse. Est-ce vous qui l’avez tissé ?
   — Oui, mère.
   — Eh bien, ma fille, pourquoi ne pas vous mettre au travail, on vous procurera un métier à tisser, et vous nous fabriquerez une étoffe, que nous pourrons vendre à la ville !
   — Mère, fit timidement l’Humble Osaku, nous sommes pauvres, mais ne manquons de rien, et ce travail comporte des dangers… »
   La mère n’écouta pas. Elle avait le cœur empli de désirs inassouvis. Elle fit le siège de son fils. Tant et si bien qu’un soir Korato dit à son épouse : « Ma tendre amie, pourquoi ne voulez-vous pas tisser cette merveilleuse étoffe que ma mère a aperçue dans votre baluchon ? Nous pourrions récolter des pièces d’or, que ma mère pourrait mettre dans le coffre, à la place des piécettes de cuivre. Nous serions enfin riches ! »
   L’Humble Osaku céda. Mais elle avertit son époux :
   « Tisser cette étoffe exige que je m’enferme pendant un mois dans le grenier, et que nul ne vienne me déranger. »

 

   Quatre longues semaines s’écoulèrent.
   Quand l’Humble Osaku réapparut, elle était pâle, amaigrie, épuisée, et semblait presque aux portes de la mort, mais elle tenait dans ses mains une étoffe extraordinaire, un tissu aux couleurs éclatantes, à la fois chaud et léger, doux au toucher comme de la soie, et confortable comme un duvet, un tissu comme nul, jamais, n’en avait vu. Korato alla le vendre à la ville voisine. Un grand seigneur lui en offrit dix mille pièces d’or. Il rentra chez lui, fou de joie. Il acheta pour ses parents une belle maison, et devint un honorable négociant en bois.
   L’Humble Osaku ne participait pas à l’allégresse générale, elle se remettait difficilement de son travail épuisant, et son regard, autrefois si confiant, se nuançait de mélancolie. Peu à peu, cependant, elle recouvra une santé précaire. Nul dans la famille n’y prêta beaucoup d’attention ; Korato lui-même avait tant de choses importantes et nouvelles à faire…
   La mère s’était installée dans l’opulence, comme si elle lui était due. Elle menait grand train, s’achetait des robes de prix, s’offrit même un palanquin. Elle voulait rivaliser avec les plus belles dames de la ville. Un jour, elle s’aperçut que le tas d’or dans le coffre, où elle puisait sans contrainte, diminuait. Bientôt, on atteignit la cote d’alerte. Alors, elle se souvint de sa bru :
   « Ma fille, dit-elle brutalement, vous allez vous remettre au travail, et nous tisser une étoffe que mon fils pourra vendre à la capitale, et peut-être à la cour… »
   Et elle rêvait déjà avec gourmandise au gros tas d’or qu’ils pourraient entasser dans le coffre.
   « Mère ! intervint faiblement Korato, vous savez bien que ce tissage particulier est très épuisant, et que mon épouse a été longtemps malade à la suite…
   — Bagatelles ! l’interrompit la mère. Les jeunes d’aujourd’hui se plaignent pour un rien. »
   Elle renouvela sa demande tous les jours. Elle ne laissait pas un instant son fils en paix, tour à tour insistante, autoritaire, enjôleuse, ou se plaignant avec amertume :
   « Tu refuses d’accorder ce dernier plaisir à ta vieille mère, qui s’est tant sacrifiée pour toi ! »
   À la fin, Korato céda.
   « Fais ce que demande la mère », dit-il à l’Humble Osaku.
   Sa tendre épouse lui jeta un long regard, où se mêlaient le désespoir et la résignation :
   « Cette fois, dit-elle seulement, il me faudra demeurer trois mois dans le grenier.
   — N’en profitez pas pour paresser, ma bru ! » cria encore la mère, alors que l’Humble Osaku disparaissait dans les combles.

 

   Pendant un mois, la mère contint son impatience. Mais un soupçon la taraudait. Que faisait sa belle-fille, rêvait-elle au lieu de travailler ? Elle avait manifesté si peu d’enthousiasme ! Et la mère, songeant aux pièces d’or luisant doucement dans la pénombre du coffre, sentait son cœur briller de convoitise.
   Un matin du deuxième mois, elle ne put résister davantage et, malgré sa promesse, monta au grenier. Arrivée devant la chambre de sa bru, elle colla l’oreille au chambranle. Aucun bruit, à peine distinguait-on le battement doux et régulier d’un métier à tisser. Alors, dévorée par la curiosité, la mère entrouvrit la porte, très peu, d’un souffle, juste l’espace nécessaire pour jeter un coup d’œil. Ce qu’elle vit lui fit jeter un cri d’effroi ! Devant un grand métier à tisser, une grue cendrée s’arrachait les plumes des ailes pour fabriquer le tissu merveilleux, elle était éclaboussée de sang, et sa pauvre tête était exsangue. La mère demeura pétrifiée sur le seuil. La grue cendrée réunit ses dernières forces et s’envola par la fenêtre.
   Korato la retrouva le soir à la lisière du bois. Ses ailes mutilées l’avaient empêchée d’aller plus loin. La belle grue cendrée mourut non loin du pin où Korato l’avait jadis trouvée, tandis que le soleil déclinant caressait une dernière fois les tons d’ardoise, le ciel gris nuancé d’argent de sa robe trouée.

 

Henri Brunel
Les plus beaux contes zen
Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2002

 

 

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