Nou l’impatient

 

 

 

Cette histoire pour rire et pour grandir se passa loin de chez nous et loin de maintenant, dans une province du royaume d’Arabie : un petit royaume qui s’enroulait autour d’un fleuve aux eaux fraîches et délicieuses, où il faisait bon vivre sous la protection d’un prince pas comme les autres.
Le prince Nourrédine était poétique et fantasque ; il était surtout le plus généreux des princes du monde d’ici-bas. Mais il en était aussi le plus impatient. Attendre lui était un supplice qui le mettait au bord de l’apoplexie et le défigurait de rage.
Lui, si juste, faillit plus d’une fois faire couper la tête de ceux qui avaient commis le crime d’arriver en retard à une audience. Ses ministres et courtisans avaient avancé leurs montres d’une bonne heure et les monarques étrangers en visite campaient une semaine à l’avance aux portes du royaume.
Le prince Nourrédine finissait rarement une phrase, car, lorsqu’une idée lui venait, il ne pouvait attendre pour l’exprimer.
Il interrompait sans cesse ses interlocuteurs en leur donnant de petits coups de baguette sur le ventre et en lançant d’une voix agacée des « Nou ? Nou ? », une façon de leur dire « alors ? alors ? C’est bientôt fini ? »
Le peuple, qui l’aimait tant et lui pardonnait tout, l’avait surnommé Nou l’impatient.

 

 
♣ ♣ ♣

 

 

C’était au temps du règne prospère et fastueux du calife Haroun-al-Rashid : jamais les souks du petit royaume n’avaient regorgé d’aussi belles marchandises, jamais les caisses du palais n’avaient été aussi pleines, jamais les rives du fleuve n’avaient bruissé de tant de rires d’enfants heureux, d’amoureux amoureux et de vieillards malicieux.
Tout semblait aller pour le mieux dans le plus beau des royaumes d’Arabie.
Pourtant, depuis de nombreux mois, le prince Nou était préoccupé.
On le voyait souvent marcher solitaire et sombre sur la grande terrasse de son palais, fumer son narguilé les yeux perdus dans le vague, absorbé dans ses pensées, sa petite baguette de roseau tapotant nerveusement les coussins de brocart. Il riait peu, lui qui aimait tellement rire. Lui qui adorait la bonne chair goûtait à peine aux mets raffinés que ses cuisiniers lui préparaient avec soin et talent.
Il était devenu silencieux et morose, de larges cernes violets creusaient son regard de lion triste. À la cour, on s’inquiétait tant et plus, mais personne n’osait interroger le prince Nou sur les raisons de sa mélancolie.
Et chaque jour qui passait semblait le rendre plus lointain, plus inaccessible.

 

Or il advint qu’un matin où le prince Nou se promenait et méditait à son habitude dans la roseraie de son parc, son grand vizir, Khalil, vint le trouver. Tout en s’inclinant, il porta sa main à son cœur, à ses lèvres, puis à son front.
— Que la paix soit sur toi, seigneur, dit Khalil. Qu’Allah te bénisse et protège ta descendance.
— Que la paix soit sur toi, vizir, prononça le prince Nou du bout des lèvres. Prends place à mes côtés.
Le vizir s’assit près de son souverain.
Ils restèrent un long moment silencieux ; on entendait chanter les hirondelles dans les branches des grands chênes centenaires. Le prince Nou offrit un instant son visage à la brise printanière ; il sembla se détendre et goûter la douceur du moment mais une ombre ne tarda pas à assombrir son visage et il soupira. Khalil regarda son roi et il lui parut soudain démuni, fragile comme un enfant perdu.

 

 

C’était peut-être le moment de lui parler.
Il prit son courage à deux mains, se pencha légèrement vers Nou et murmura :
— Tu es triste, mon maître, et ta tristesse est une épine plantée dans mon cœur…
Le prince Nou soupira encore.
— C’est vrai, Khalil, mon vizir, une question me préoccupe et ne me laisse pas de repos. J’ai beau chercher, je ne parviens pas à trouver parmi mes sujets un homme assez honnête pour lui confier la garde du trésor du royaume. Jusqu’ici, j’ai été volé, pillé par tous ceux qui en ont eu la charge. Il est vrai que mes richesses sont si grandes qu’elles tenteraient le plus loyal des hommes. Ce problème me semble totalement insoluble. Alors, depuis des mois, toutes les nuits, je monte la garde près des caisses du royaume, empêchant quiconque de s’en approcher. Je ne regagne mes appartements qu’après le lever du soleil et je suis aujourd’hui miné par ce souci, épuisé par le manque de sommeil, à bout de forces…
Khalil caressa sa moustache et plissa les yeux. Il réfléchit un temps.
— Oui, mon prince, c’est un problème difficile. Cela fait longtemps que j’y songe et j‘ai peut-être une solution.
— Nou ? Nou ? dit le prince, soudain plein de vie. Vite, Khalil, parle.

 

Khalil sourit. Il retrouvait son prince.
— Écoute, seigneur : tous les vendredis, au coucher du soleil, envoie des crieurs dans les villes et les villages du royaume. Ordonne-leur de ne négliger aucune ruelle, aucun quartier, si misérables soient-ils, exige qu’ils se rendent dans les cours et les impasses, sur les rives du fleuve, dans les jardins, dans les cafés, sur les minarets des mosquées, dans les universités chez les lettrés, dans les champs chez les paysans, sur les marchés à bestiaux et dans le souk des bijoutiers, partout où les pas d’un homme peuvent le mener. J’insiste, prince Nou, il faut que tes crieurs parcourent le royaume à pied et non à cheval. Et cela pendant trois mois, jusqu’à la lune naissante du printemps.
— Trois mois ! s’exclama le prince Nou. Mais c’est aujourd’hui qu’il me faut un trésorier ! balbutia-t-il. Trois mois, que c’est long ! Mais dis-moi, vizir, que devra-t-on annoncer ?
— Patience, prince Nou, patience ! J’y arrive. Il faudra que les crieurs royaux avisent le peuple qu’au premier jour de la lune montante du troisième mois, leur prince Nourrédine choisira le gardien de son trésor. Tout jeune homme désireux de remplir cet emploi devra se présenter ce jour-là au palais, vêtu d’un pantalon et d’une chemise en étoffe souple et légère. Il devra aussi, impérativement, être nu-pieds.
— Nu-pieds… mon futur trésorier ! protesta le prince Nou. Explique-toi, Khalil. Nou ? Tout cela me semble bien compliqué et terriblement long.

 

Le vizir se leva et s’inclina devant le prince.
— Patience, seigneur, il faut encore que j’affine mon plan avant de te le livrer. Patiente, ô immense prince Nou, patiente jusqu’à la lune descendante du troisième mois. Laisse-moi aujourd’hui prendre congé de toi et travailler à protéger le trésor de notre royaume.
Le prince Nou devint rouge de colère.
— Je n’aime pas attendre ! Tu le sais parfaitement ! Je veux savoir maintenant ce qui va se passer. Je t’écoute, vizir, ajouta-t-il d’une voix terrible. Je suis le prince Nou, j’ordonne et les autres obéissent.
Khalil s ‘inclina à nouveau avec respect.
— Patience, prince Nou, patience ! Me permets-tu de te raconter l’histoire des deux jeunes filles amoureuses du même jeune homme ? Tu verras qu’elle n’est pas sans rapport avec ce que je tente de te dire et combien la patience profite à ceux qui la pratiquent.
Le prince Nou se dirigea vers une tonnelle et se cala confortablement dans les coussins d’un fauteuil en bois de palme. Il alluma son narguilé bourré de tabac parfumé au miel et fit signe à Khalil qu’il était prêt à l’écouter.
Le prince Nou d’Arabie adorait les histoires.
 

 

Les jeunes filles et la tasse de café

 

Il y avait ici même, en des temps très anciens, un jeune homme qui possédait autant de beauté que de vertu. Mourad ibn Hamed traînait les cœurs après lui et peuplait les rêves des jeunes filles en mal d’amour. Parmi elles, il fit la connaissance de deux demoiselles qui lui plurent toutes les deux et surent prendre son cœur.
Le hasard voulut qu’il les rencontre la même semaine et qu’elles habitent toutes les deux dans la même rue. Mis à part cela, tout les différenciait.
Yasmine était brune et ses grands yeux noirs rehaussés de khôl semblaient deux coupes d’ébène et d’ivoire. Mounira était blonde et ses yeux verts avaient la beauté des plus pures émeraudes. La première était grande et impériale, la seconde menue et aussi fine qu’une miniature persane.
Mourad était captivé par le charme des deux jeunes filles et leur fit une cour assidue, déjeunant chez l’une, soupant chez l’autre, se promenant sur les rives du fleuve avec Yasmine, errant dans le souk aux parfums avec Mounira.
Dans le royaume, les mauvaises langues allaient bon train et les parents des deux filles s’inquiétaient de l’indécision du jeune homme, d’autant plus que Mounira et Yasmine se languissaient d’amour pour le beau Mourad. Elles en avaient perdu le sommeil et l’appétit.
Il était temps que Mourad choisisse, qu’il renonce à l’une et fasse de l’autre sa compagne. Le jeune homme était désemparé, tant Yasmine et Mounira étaient à ses yeux parfaitement aimables.

 

 

Il s’en ouvrit à sa mère. Après avoir longuement écouté son fils, la vieille dame lui tint ces propos étranges :
— Rends-toi chez l’une et l’autre des jeunes filles et demande à chacune de te préparer un café. Observe bien comment elles s’y prendront et viens ensuite me raconter ce que tu auras vu. Je pense pouvoir t’aider alors à choisir celle qui te conviendra le mieux.
Mourad était perplexe, mais il avait l’habitude des idées originales et toujours bonnes de sa mère ; il ne perdit pas de temps pour mettre son plan à exécution.

 

Dès le lendemain matin, il alla chez Mounira et lui demanda de lui préparer un café parfumé à la cardamome. La jeune fille s’empressa à la cuisine : elle fit bouillir de l’eau, y plongea le café et la cardamome qu’elle avait préalablement pilée, baissa le feu, recouvrit la petite casserole d’une soucoupe et revint s’asseoir auprès du jeune homme.
Elle était fébrile et ne cessait de se lever pour vérifier si le feu était à la bonne puissance, si le café chauffait bien, sans bouillir surtout, sans bouillir. Puis, lorsque la boisson fut prête, elle versa le café en trois fois dans la petite tasse. Il était délicieux, parfumé à souhait, chaud, fort et corsé, comme l’aimait Mourad.
Quelques heures plus tard, après la sieste, le jeune homme rendit visite à Yasmine et lui adressa la même demande. Elle aussi courut à la cuisine, pila la cardamome et fit bouillir l’eau. Elle aussi recouvrit la casserole d’une soucoupe après y avoir versé le café et baissa le feu. Puis elle retourna s’asseoir auprès du garçon et ils conversèrent un moment. Puis elle se leva et alla, comme sa rivale, verser le café dans la tasse, en trois temps bien distincts. Le café de Yasmine était tout à fait au goût de Mourad, aussi bon mais pas meilleur que celui de Mounira.

 

Le jeune homme était déconcerté et intrigué. Comment sa mère pourrait-elle lui donner un conseil, alors que ces deux tasses de café étaient d’un égal délice, concoctées exactement de la même manière ?
Il lui raconta quand même, en n’omettant aucun détail, comment les deux jeunes filles avaient procédé. Quand il eut fini, sa mère lui déclara que son choix devait se porter sur   Yasmine : cela ne faisait aucun doute.
Devant la mine stupéfaite et incrédule de Mourad, la vieille dame expliqua alors que Mounira s’était montrée impatiente, faisant d’incessants va-et-vient entre la cuisine et le salon, alors qu’elle savait fort bien que le café devait chauffer lentement. Cette précipitation n’augurait rien de bon. Alors que Yasmine avait su prendre son temps ; elle avait su attendre alors qu’elle devait être tout autant troublée et tout aussi émue.
— Crois-moi, mon fils, la patience n’est pas une mince qualité ! Le temps est notre meilleur ami lorsque nous acceptons de tenir compte de lui.
Mourad écouta sa mère et, quelque temps plus tard, on fêta le mariage de Mourad ibn Hamed et de la brune Yasmine.

 

À peine le vizir eut-il finit son histoire que le prince Nou se leva de son siège et se mit à vociférer.
— Je déteste cette histoire, Khalil ! Elle est stupide et j’en ai plus qu’assez de tes leçons de morale. Quant à moi — je te le dis haut et clair — je n’aurais pas suivi le conseil de cette vieille femme. J’aime l’impatience de Mounira ; c’est le signe de son amour fou pour Mourad. Un amour sans folie n’en mérite pas le nom. Et puis, ajouta le prince Nou au comble de la fureur, comment oses-tu, vizir, me comparer à deux jeunes filles sans expérience, moi, le grand prince Nou ? Je t’intime l’ordre de me livrer ton plan tout de suite, immédiatement, sans attendre…
Il saisit sa baguette de roseau et frappa avec rage les bras de son fauteuil.
— Calme-toi, ô immense prince Nou, dit Khalil avec douceur, et laisse-moi te raconter une autre histoire. Il s’agit de l’un de tes égaux, le prince d’Alexandrie, qui, comme toi, n’aimait pas attendre. Son histoire fut terrible et si tu sais en tirer profit, elle pourrait te sauver la vie.

 

 

Le prince Nou fut frappé par la gravité des paroles de son vizir. Il se rassit et tendit l’oreille.
 

 

L’histoire du prince d’Alexandrie et de la pelote de fil

 

 

Il y avait à Alexandrie, au bord de la mer Méditerranée, un prince qui vivait heureux à la cour de son père. On lui donna une bonne instruction. Il apprenait vite et bien et lut dans sa jeunesse une grande partie des livres de la magnifique bibliothèque royale. Les mathématiciens, les grammairiens les plus prestigieux lui livraient leur savoir. Il savait au moins dix langues et jouer d’une douzaine d’instruments de musique.
Tous les soirs, au crépuscule, il nageait pendant des heures le long de la baie d’Alexandrie et on dit que l’expression « heureux comme un poisson dans l’eau » a été inventée par sa nourrice qui s’émerveillait de la beauté de sa brasse.
« Tu vois, seigneur, dit Khalil au prince Nou, ce jeune homme avait tant de choses pour être heureux. Et il l’était.
— Nou ? Nou ? fit le prince Nou.
Khalil reprit :
— Il grandissait et le roi son père vieillissait comme nous vieillissons tous sur notre planète. Un soir qu’il regardait le soleil se coucher derrière la digue et les pêcheurs ranger leur filet dans le port, le vieux monarque murmura : « La fin du jour, la fin d’une vie. C’est bien ainsi. » Il venait de comprendre qu’approchait l’heure de quitter sa ville magnifique, ses palais, ses jardins, les êtres qu’il aimait et la douceur de vivre.
Il fit venir son fils et lui confia les clés de ses trésors. Celle des caisses remplies de pierres précieuses. Celle de la cave où était entreposé l’or. Celle de la grange où étaient déposés les bois les plus rares. Celle de la chambre aux mille essences parfumées. Celle du grenier à blé. Celle de sa bibliothèque personnelle. Tout, dit le vieux roi, appartenait désormais au jeune prince. Puis, il tira de sa ceinture une petite clé qui ne le quittait jamais. Il la fit tourner dans la serrure d’une boîte en bois d’ébène incrusté d’ivoire et de nacre qui contenait une pelote de fil.
— Voici, mon fils, le plus secret de mon héritage. Cette pelote possède le pouvoir de te faire connaître et vivre le futur, chaque fois que tu le souhaiteras. Il te suffira de tirer sur le fil et tu sauras ce que l’avenir te réserve. Use avec sagesse et à-propos de ce pouvoir ; il est immense et périlleux.

 

Le roi mourut.
Son fils le pleura beaucoup car il avait été un grand roi et un bon père.
Puis il monta à son tour sur le trône d’Alexandrie.
Il inspecta ses richesses et n’en abusa pas. Il lut les livres de la bibliothèque privée et continua à nager à la tombée du jour le long de la baie d’Alexandrie. Le temps passait. Il s’ennuyait. Il décida de conquérir le monde. Avant de partir au combat, il eut peur, car tous les princes ont peur de la guerre, même s’ils ne le disent pas.
Il ouvrit la boîte en ébène et en sortit la pelote.
Il tira sur le fil et vit qu’il était vainqueur de la première bataille. Et la seconde, quelle en serait l’issue ? se demanda-t-il. Il ne pouvait attendre, tant sa crainte et son impatience étaient grandes, alors il tira encore un peu de fil. Il se vit encore victorieux. Il tira encore sur la pelote et, ô joie ! il était devenu l’un des plus grands conquérants de tous les temps. Ses victoires l’avaient entraîné jusqu’en des pays lointains et fascinants.
Et là-bas, au bout du monde, dans le grand Nord, il aperçut le visage beau et grave comme la pleine lune de la fille d’un roi étranger.
Il en tomba amoureux et désira follement épouser cette jeune fille à nulle autre pareille. Mais saurait-il s’en faire aimer ? La crainte l’envahit.
Il ne put attendre ne serait-ce qu’une nuit, ne serait-ce qu’une heure pour savoir si le destin lui serait propice. Il tira sur la bobine de fil et vit que la fortune le comblait.

 

Le temps passa encore, quelques semaines, quelques mois peut-être, pas beaucoup plus… et la reine ne lui donnait pas d’enfant. Alors, l’angoisse s’empara de lui. Il ne connut plus le repos, ni le jour, ni la nuit.
Il eut encore recours à la pelote magique.
Il eut une fille. Il tira encore sur le fil. Il vit qu’il aurait six autres filles et enfin, bien des années plus tard, un fils. Mais ce garçon lui donna bien du souci. Il était taciturne et de santé fragile. Le roi eut peur pour lui et pour sa ville d’Alexandrie. Son fils serait-il capable un jour de lui succéder et de gouverner son royaume ? Il tira encore et encore sur la pelote sans avoir de réponse. C’est alors qu’il vit son fils s’avancer vers lui.
Le roi se sentit soudain très fatigué. Il regarda ses mains ; elles tenaient un dernier bout de fil. La pelote avait quasiment disparu et ses mains étaient celles d’un vieillard. Il leva la tête et il vit dans le miroir se refléter le visage usé d’un homme qui touchait au terme de sa vie.
C’était lui.
— Voilà, prince Nou, conclut le vizir Khalil, ce que le sort a réservé au monarque d’Égypte qui voulut tout savoir avant l’heure.

 

 

Cette histoire plongea le prince dans un trouble profond.
Il n’était plus rouge de colère mais blanc de frayeur.
Ce roi d’Alexandrie lui ressemblait comme un frère et il ne voulait pas connaître le même sort que lui. Il posa la main sur l’épaule de Khalil et l’accompagna aux portes du palais.
Il acceptait d’attendre.
L’air lui parut soudain plus léger, les oiseaux plus joyeux et la lumière plus douce.
Il était guéri.
— Patience donc, ô mon prince, patience ! répéta Khalil en saluant son souverain, je reviendrai te voir à la lune montante du troisième mois. J’espère d’ici là mettre au point mon plan.

 

Deux mois passèrent et, le jour dit, Khalil, fidèle au rendez-vous, se présenta au palais.
— Je t’écoute, mon vizir, dit le prince Nou avec un calme qui le surprit lui-même. Quelle est la suite de notre affaire ?
— Seigneur, fais disposer des matelas de laine doux et confortables dans le grand corridor voisin de la salle du trône. C’est là que les jeunes gens passeront la nuit après le bon dîner que tu auras commandé à tes cuisiniers. Ordonne que leur soient proposés des mets raffinés, ceux que tu destines aux plus prestigieux invités de ta couronne. Auparavant, tu auras entassé dans ce corridor toutes tes richesses, tes objets les plus précieux… sans exception, prince Nou, car il faut que l’ensemble du trésor se trouve cette nuit-là dans le corridor attenant à la salle du trône.
Le prince Nou était médusé.
Khalil continua :
— Demain matin, tu offriras à tes invités un petit déjeuner consistant et léger. Puis tu les convieras dans la salle du trône où les attendront les musiciens de la cour au grand complet. Les musiciens joueront et tu demanderas aux jeunes gens de danser. C’est alors que tu reconnaîtras ton futur trésorier. Voilà, c’est tout.
— Comment cela ? bafouilla le prince Nou. Tu es un homme surprenant, Khalil. Si ta sagesse n’avait pas déjà fait ses preuves, je penserais que tu es en train de te moquer de moi. Mais j’ai confiance en toi et je suivrai tes instructions.

 

Quelques heures plus tard, la cour du palais bruissait des éclats de rire un peu nerveux d’une centaine de jeunes gens nu-pieds, venus des quatre coins de la région et habillés de pantalons et de chemises de lin, de soie et de coton. Ils avaient tous le trac.
Le soir venu, le prince Nou fit exactement comme son vizir l’avait dit.
Et le lendemain matin, après le petit déjeuner, il s’assit sur son trône et ordonna que l’on ouvre les portes du corridor. Les jeunes hommes entrèrent. Le prince leva son sceptre et les musiciens se mirent à jouer. Il leva une deuxième fois le bras et ordonna que la danse commence.

 

 

Ce fut alors un spectacle étonnant. Les jeunes gens se mirent à danser, les mains plaquées contre le corps. Ils sautaient à peine tant ils semblaient lourds. Ils avaient la tête baissée, les poings fermés. Ils étaient tous maladroits, comme empêtrés. Tous, sauf l’un d’entre eux.
Celui-ci faisait des bonds de gazelle, tournait sur lui-même la tête bien haute, les bras ouverts comme des ailes de colombe et sa chemise flottait autour de lui, libre et légère.
Sur le conseil de Khalil, le prince Nou ordonna aux musiciens d’accélérer la cadence.
Le jeune homme dansa de plus belle alors que des bras, des mains, des cous de ses camarades glissaient pièces d’or, pierres précieuses, pièces d‘argenterie…

 

La musique s’arrêta.
Le prince Nou reconnut, ainsi que l’avait dit Khalil, à qui il pouvait confier la garde de son trésor : au seul d’entre cent qui avait su résister au vol et au larcin.
Les quatre-vingt-dix-neuf autres, confus et contrits, s’en retournèrent chez eux. Quant au corridor attenant à la salle du trône, on l’appela désormais « le corridor du grand trésorier ».

 

Le prince Nou retrouva le sommeil et goûta à une quiétude nouvelle et délicieuse. Il jeta sa petite baguette de roseau, ses ministres et courtisans remirent leurs montres à l’heure juste.
Il fit encore meilleur vivre sous le règne du prince Nourrédine que son peuple continua pourtant à appeler Nou l’impatient, car il est bien difficile de renoncer aux vieilles habitudes.

 

 

 

Eglal Errera
Nou l’impatient
Paris, Gallimard Jeunesse, 2005

 

Publicités