L’intrus

 

Le soleil se levait.
Dans leur trou, au pied de la colline, les Ratinos terminaient leur nuit.
Tout à coup un tremblement de terre les secoua comme feuilles au vent et les réveilla en sursaut. Le plus audacieux alla jusqu’à l’entrée pour voir d’où venait cette secousse.
« Coucou » lui fit un éléphant qui le regardait gentiment.
Les Ratinos sortirent pour examiner cette montagne de chair qui avait ébranlé leur demeure.
« Toi, tu n’es pas d’ici » lui dirent-ils. « Tu nous déranges, tu ferais mieux de rentrer chez toi. »
L’éléphant fit la sourde oreille.

 

Comme tous les jours, les Ratinos se rendirent au point d’eau pour se désaltérer.
La grosse bête les suivit et d’une seule goulée avala tout le liquide.
« Bonjour la soif ! » s’écrièrent les Ratinos scandalisés.
Puis l’éléphant fit pipi et alors, là, bonjour l’inondation !
« Horreur, horreur » s’indignèrent les arrosés, « rentre chez toi. »
Le pachyderme obstiné ne voulait pas quitter ces drôles de petites bestioles. Il les suivait partout.
Les pauvres Ratinos devaient faire très attention à l’endroit où il mettait les  pieds : l’accident pouvait arriver à chaque instant.
« Eh, l’écraseur, rentre chez toi ! » protestaient les promeneurs affolés.

 

 

Le gros empoté n’en faisait qu’à sa tête. Il n’avait pas du tout l’intention de partir. Bien au contraire, il observait les Ratinos de plus en plus près.
Et quand il souleva de terre un membre de la tribu pour compter les poils de sa moustache, bonjour le vertige pour l’acrobate involontaire.
Pire encore, l’énorme animal, qui se bouchait les oreilles aux plaintes des Ratinos, les ouvrait toutes grandes pour écouter leurs conversations privées.
« Bonjour l’indiscrétion ! », lui criaient les espionnés.

 

L’éléphant exagérait, il le savait. Pour se faire pardonner, il se mit, comble de malheur, à les embrasser l’un après l’autre.
De quoi, vraiment, vous ôter la parole.

 

Le soir tombait. Les Ratinos se croyaient tranquilles pour la nuit.
« Enfin seuls ! », se réjouit l’un.
« Serait-il parti ? » s’enquit un autre.
« Hélas non ! » soupira un troisième.
« J’ai aperçu sa trompe pas très loin. »

 

Cruelle méprise. Ce n’était pas la trompe de l’éléphant qui se balançait pas très loin. C’était le grand serpent noir mangeur de Ratinos qui était en chasse.

 

 

« À l’aide, à l’aide ! » crièrent les moustachus.
Heureusement, l’éléphant têtu était toujours là.
Il entendit leur appel désespéré et se précipita à leur secours.
« Pas touche » s’écria-t-il en sautant sur le reptile affamé. Il sauta si fort et si longtemps… que les Ratinos purent, de leur vieil ennemi, faire un grand tapis pour jouer aux cartes dessus quand il pleut.

 

Depuis ce jour, les Ratinos ne demandent plus à l’éléphant de s’en aller. Il a, pensent-ils, gagné le droit de vivre à côté d’eux. Et c’est bien ainsi car… on a parfois besoin d’un plus gros que soi.

 

 

Claude Boujon
L’intrus
Paris, l’école des loisirs, 1995