La guerre des couleurs

 

 

Autrefois, les corbeaux n’étaient pas noirs. Certains étaient roses avec une queue violette, d’autres jaunes à gros pois verts. Il y en avait même des bleu ciel subtilement rayés d’orange.
« Nous sommes les descendants directs de l’arc-en-ciel », disaient avec fierté les corbeaux les plus âgés.
Et personne n’en doutait.

 

 

Quand une compagnie de corbeaux se posait sur un arbre, en hiver, le spectacle était féerique.
« Que vous êtes beaux ! » dit un jour l’écureuil, qui trouvait son roux bien terne en comparaison.
« Est-ce que je pourrai avoir des couleurs comme ça, quand je serai grand ? » voulut savoir le bébé moineau.
« Quelles couleurs ? » demanda la taupe qui n’y voyait goutte.

 

 

On raconte que ce fut le bonhomme de neige qui posa la question fatale.
Peut-être était-il fâché parce que les corbeaux lui chipaient toujours le bout du nez ?
Ou bien était-il jaloux de leurs couleurs chatoyantes ?
À moins que cette nuit-là, il n’ait rêvé du printemps ou pire, d’une journée d’été ensoleillée ?
On l’ignore, mais ses paroles allaient avoir de terribles conséquences.
« Moi j’aime le blanc », commença-t-il.
« C’est la couleur qui sied le mieux à un vrai bonhomme de neige. Au fait, de quelle couleur sont les vrais corbeaux ? » demanda-t-il au corbeau à pois bleus.
« Tu le vois bien ! » s’emporta celui-ci.
« Ils sont jaunes comme les blés murs, avec des pois couleur de crépuscule. »
« Laissez-moi rire ! » croassa le corbeau rose et vert.
« Ils sont rayés, tout le monde le sait. Rayés de rose sur vert bouleau. »
« Absurde ! » éclata le corbeau lilas.
« Le tout premier corbeau était d’un mauve délicat, comme moi. »
« Le mauve te tourne la tête », gloussa le corbeau doré qui montrait un ventre vert mousse.
« Regardez-moi bien, et vous saurez à quoi ressemble le vrai, le véritable corbeau. »

 

 

Ils se disputaient depuis un bon moment quand tout à coup, un corbeau dit :
« Je ne vois pas pourquoi je perdrais mon temps avec des corbeaux de deuxième choix. »
C’était le rose rayé qui parlait comme ça. D’un coup d’aile furieux, il s’en alla rejoindre les autres corbeaux roses et rayés.
« Celui-là, le rose l’a rendu idiot ! » conclut le corbeau à pois jaunes.
« Encore que… Il n’a pas tout à fait tort. »
Lui aussi s’envola et bientôt, la compagnie entière s’était éparpillée.

 

 

À partir de ce jour-là, on ne vit plus ensemble que des corbeaux de la même couleur. Cependant, même s’ils se ressemblaient beaucoup, ils n’étaient jamais tout à fait identiques. Chaque corbeau était un tout petit peu différent et bien sûr, il était persuadé que sa couleur était la bonne !

 

Le temps passait, et la situation s’aggravait.
« À bas les lilas ! » hurla un matin un vol de corbeaux turquoise.
Sur ces mots, ils se jetèrent sur leurs congénères et les rouèrent de coups de bec.
Les lilas répliquèrent.
Tout le monde y laissa des plumes.
« Que dirais-tu d’un nid lilas et turquoise ? » demanda un jeune merle à sa compagne.
« C’est beau, mais trop tape-à-l’œil », dit-elle en désignant de la tête un gros chat gris qui faisait les cent pas dans l’herbe.
Désormais, on voyait partout des corbeaux s’empoigner.

 

 

Ils appelaient ça « la guerre des couleurs », et ils en étaient fiers ! Ils avaient même inventé des slogans.
« Les corbeaux sont roses, et pas autre chose ! » criaient les roses.
« Bleu, c’est mieux ! » répondaient les bleus.
« Même si nous devenons aphones, nous n’en démordrons pas : les corbeaux sont jaunes ! » scandaient les jaunes.

 

 

Puis vint la pluie. Ce n’était pas une pluie ordinaire…
Il y eut un coup de tonnerre, puis un grondement terrible. L’instant d’après, il pleuvait tout noir.
« Pourvu que ça n’abîme pas ma jolie peau rose », s’inquiéta le cochon.
« Mon beau roux ! » se plaignit l’écureuil.
« Pitié, je ne veux pas devenir un écureuil à taches ! »
« Une grenouille noire comme de la poix ? Ah non, pouah ! » se lamentait la rainette.
Seuls le merle et la taupe gardaient leur calme.
« Pourquoi faire tant d’histoires ? »
« C’est très joli, le noir », disaient-ils.

 

 

Soudain, la pluie cessa aussi brusquement qu’elle avait commencé.
Chacun se pencha au-dessus de l’eau pour examiner les dégâts.
Le cochon était resté rose.
Le chevreuil demeurait brun.
Le rouge-gorge avait la gorge bien rouge.
Le lièvre était gris, et la rainette aussi verte qu’une feuille au printemps.
Mais les corbeaux !

 

 

On aurait dit que la pluie l’avait fait exprès. Ils étaient si noirs qu’ils en restèrent sans voix, et si pareils qu’ils eurent le plus grand mal à se reconnaître entre eux.
Personne ne savait plus avec qui il voulait se battre.
Les corbeaux étaient devenus noirs comme des corbeaux, et cela ne changerait plus.

 

 

Un seul corbeau échappa au désastre.
Il était en vacances au moment de l’averse.
Quand il revint, il dut chercher longtemps pour retrouver sa famille.

 

On l’accueillit franchement.
« Tu veux te faire remarquer ? » lui demanda sa sœur, l’air contrarié.
« Elle a raison », dit un oncle.
« Mets quelque chose de convenable. »
Le corbeau n’osa rien répondre.
Il s’accroupit sagement sur la palissade et se tint bien tranquille, en espérant qu’on finirait par l’oublier.
Ce ne fut pas le cas, mais ça… c’est une autre histoire !

 

 

Edith Schreiber-Wicke ; Carola Holland (ill.)
La guerre des couleurs
Namur, Mijade, 2012

 

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La guerre des couleurs