Orson

 

Orson était un ours.
Le plus grand, le plus fort.
Des pics-verts aux caribous, des fauvettes aux daims rouges, tous les animaux de la forêt aux Mille Lacs le craignaient.
Ils avaient encore en mémoire la partie de colin-maillard où Orson avait failli étouffer le lièvre et la tortue… Et comment il avait décorné le pauvre élan d’un saut de mouton.

 

Depuis ce temps, Orson était triste et solitaire. Il n’était heureux qu’à la fin de l’automne, quand il savait l’hiver proche et qu’il allait bientôt pouvoir hiberner et oublier.

 

 

Comme chaque année, Orson se réveilla avec le printemps. À son grand désespoir, rien n’avait changé pendant son sommeil. Il mesurait toujours plus de deux mètres de haut et sa grotte était toujours aussi exiguë et désordonnée.
Il n’y avait qu’une chose, une seule petite chose : un ourson en peluche assis au pied d’un grand chêne.
« Que fais-tu devant chez moi ? Tu n’as jamais entendu parler d’Orson ? Tous tremblent en entendant mon nom », lui dit-il. « Retourne d’où tu viens. Je n’ai besoin de personne ! »
Mais de temps en temps, Orson passait la tête hors de sa grotte : « Tu es encore là ? Pourquoi n’as-tu pas peur ? Es-tu sourd ou idiot ? Allez, va-t-en ! »
À la nuit tombée, le petit ours n’avait pas bougé d’un pouce.
Intrigué, Orson s’en approcha et, quand il l’eut entre ses grosses pattes, il comprit. Son rire éclata comme la foudre à travers la forêt. « On t’a oublié, l’ourson, tout comme moi ! Je t’offre l’hospitalité », lui dit-il, « nous sommes de la même famille après tout. »

 

D’une vieille étagère, Orson confectionna un petit berceau.
Il était heureux de ne plus être seul.
Désormais, il y aurait quelqu’un dans sa vie.
Cette nuit-là, Orson rêva qu’il avait un fils.
Réveillé avant les oiseaux, il regarda le petit ours dans son berceau et, l’espace d’une seconde, il eut l’impression que son rêve s’était réalisé. « Ce n’est pas un endroit pour un ourson », pensa-t-il. Il déposa le petit ours dans le plus haut tiroir de la commode et rangea la maison de fond en comble. Il la lava par trois fois à grande eau.

 

 

Pendant toute cette première journée passée aux côtés du petit ours, Orson n’avait pas arrêté de lui parler. « Arrête-moi si je te donne la migraine. Parler me fait tant de bien », lui disait-il. « J’aimerais tellement te voir vivre, aimer, sourire… Je ne sais si tu es gai ou triste avec ton cœur de peluche. »
Le lendemain, le pauvre élan les avait vus nager dans le grand lac.
Plus tard, la bécasse les avait surpris taquinant le goujon.
Il ne se passait pas une semaine, pas un jour sans qu’on les aperçoive : au détour d’un chemin, perchés sur un grand arbre, ronflant dans l’herbe verte ou poursuivis par un essaim d’abeilles. Qui était le mystérieux compagnon d’Orson ?
Un cousin d’Europe ? Un petit neveu ? Son fils ? Personne ne le savait.
Mais tous étaient certains d’une chose :
Orson avait un ami et semblait être heureux avec lui.

 

Quand les arbres devinrent rouges, le petit ours était toujours de peluche et de crin. Orson n’avait pu lui donner vie. Lorsque le jour d’hiberner arriva, il prit la décision de remettre l’ourson où il l’avait trouvé neuf mois auparavant.
Il l’embrassa une dernière fois, le déposa au pied du grand chêne puis, la gorge nouée, se dirigea vers sa grotte…

 

Orson n’eut pas le temps de faire trois pas qu’une petite voix l’appela.

 

 

Rascal ; Mario Ramos (ill.)

 

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Orson