Les deux côtés du monde

 

 

L’École de Cabeça d’Água n’était qu’une maison avec une porte, deux fenêtres et rien d’autre. Le premier jour où l’on m’y a emmenée, j’étais heureuse d’y rencontrer des enfants de mon âge. Ils étaient tous là, drôles, bruyants ; de grands yeux, des visages assez maigres.

 

Ce fut aussi la première fois qu’on me mettait dans la main de l’encre et une plume … qui glissa, tacha la feuille et roula par terre. J’ai dû aller la ramasser à quatre pattes sous les pupitres.

 

C’est alors que je remarquai que la plupart des pieds de mes camarades étaient bel et bien nus…

 

En regardant tous ces pieds, je compris que la classe se divisait en deux groupes — ceux qui portaient et ceux qui ne portaient pas de chaussures.

 

Cette nuit-là, chez moi, je cherchai des chaussures qui pourraient servir à mes camarades, et il y en avait plusieurs boîtes. Mais hélas, pour enfants, je n’en trouvai qu’une seule paire, alors que moi, je voulais des bottes et différents types de chaussures.

 

Ma mère découvrit ce que j’étais en train de faire et me demanda : « Pourquoi fais-tu tout cela ? Détrompe-toi, tu auras beau faire, tu n’arriveras jamais à chausser tout le monde ».

 

Et ce fut ainsi.

 

Pendant des années, jamais je ne racontai cet épisode, jusqu’à ce que je renonce, aujourd’hui, à mon silence.

 

Des années plus tard, l’humanité est toujours divisée en deux groupes — ceux qui sont, et ceux qui ne sont pas chaussés.

 

Il n’y a qu’en littérature qu’on arrive à trouver des chaussures pour tout le monde.

 

Peut-être est-ce l’une des raisons pour lesquelles j’écris.

 

J’écris depuis ce jour où ma plume glissa de mon bureau, renversant l’encre sur le papier… et me conduisant jusqu’au sol du monde.

 

Lídia Jorge

 

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Les deux côtés du monde