Un autre point de vue

 

À quatorze, quinze et seize ans, au moment où notre corps changeait et devenait adulte, notre apparence était ce qu’il y avait de plus important au monde pour nous. Les imperfections apparentes étaient tragiques. Un bouton pouvait s’avérer fatal. Mes amies et moi s’évertuaient à atteindre la perfection. Les garçons commençaient à s’intéresser à nous, et les filles se faisaient concurrence.

Au secondaire, mes amies et moi faisions partie de l’équipe de gymnastique et nos corps ont pris encore plus d’importance à nos yeux. Aucune graisse, aucun bourrelet, que des muscles. Nous nous astreignions à de pénibles séances d’une forme de redressements assis qu’on appelle le « jackknife ». Les mains derrière la tête, les jambes étendues, il fallait plier le corps au niveau de la taille en remontant les genoux vers la tête – c’était brutal, mais efficace.

Les week-ends, nous allions à la plage dans nos bikinis et nous étions fières de nos ventres plats. Nous étions fortes, mais il le fallait pour réussir tous les mouvements requis aux barres parallèles. Nous étions belles et nous avions les corps que nous souhaitions.

Nous n’avions aucune tolérance pour les personnes qui ne nous ressemblaient pas. Nous étions sévères au point d’être cruelles pour les autres, et même avec nous-mêmes si nous nous écartions du droit chemin.

Un jour d’été, mes amies étaient chez moi autour de la piscine. Il faisait chaud et nous profitions du temps, loin du gymnase étouffant. Nous adorions faire des culbutes en courant sur le tremplin.

À un certain moment, je courais du patio vers la piscine, sur la pelouse. C’était l’été et il y avait des abeilles et des papillons partout. J’ai senti que je mettais le pied sur quelque chose et j’ai immédiatement ressenti une brûlure le long de ma jambe. J’avais écrasé une abeille et, avant de mourir sous mon pied, elle m’avait piquée.

Ma tête s’est mise à tourner et je me suis immédia­tement senti faiblir. Ce soir-là, j’ai commencé à faire de la fièvre, et ma jambe et mon pied étaient rouges, chauds et enflés. Mon oncle, qui est médecin, est venu à la maison et m’a donné une injection d’adrénaline, et m’a mise au lit. Il m’a dit que je serais mieux au matin. Je crois bien que tous les médecins sont tenus d’affirmer cela.

Le lendemain, je me sentais un peu mieux, mais ma jambe et mon pied étaient très enflés. Je ne pouvais pas marcher, je pouvais à peine me tenir debout. Quand mon pied s’est engourdi peu à peu, tous sont devenus plus inquiets. Le sang n’irriguait pas bien mon pied et j’avais des marques rouges le long de ma jambe.

J’ai dû aller à l’hôpital et on a mis ma jambe en traction comme si elle était gravement fracturée. Je ne pouvais ni bouger ni faire d’exercice, et je ne pensais qu’à mon ventre qui devenait mou. Cela m’inquiétait plus que ma jambe.

Tout cela a changé quand j’ai entendu prononcer le mot « amputation ». C’était une blague, non ? Pour une simple piqûre d’abeille ! Il semble que mon pied ne recevait pas assez de sang et il était devenu tout bleu. Pour éviter l’opération, il fallait intensifier le traitement.

Je n’avais jamais autant apprécié mon pied auparavant. Le simple fait de marcher me semblait un cadeau des dieux. Je voulais de moins en moins entendre mes amies qui me rendaient visite parler de gymnastique ou de qui portait quoi. J’attendais avec de plus en plus d’impatience la visite des autres enfants de l’hôpital qui devenaient rapidement mes amis.

Une fille me rendait visite régulièrement. Chaque fois qu’elle venait me voir, elle m’apportait des fleurs qu’elle avait cueillies juste sous ma fenêtre. Elle savait que je ne pouvais pas sortir pour en profiter, ni même aller à ma fenêtre pour les regarder. Elle était en rémission de la leucémie et elle se sentait poussée à venir à l’hôpital pour encourager ceux qui y étaient. Ses cheveux n’avaient pas encore repoussé, elle était encore bouffie et enflée à cause des médicaments qu’elle avait pris. Auparavant, je n’aurais même pas regardé cette fille ; aujourd’hui, je l’aimais profondément et j’avais hâte à ses visites.

J’ai enfin pris du mieux et je suis rentrée à la maison. Je marchais avec des béquilles, ma jambe était encore enflée et mon pied me semblait inutile au bout de ma jambe, mais je pouvais marcher et j’avais encore mon pied ! Cette petite chose ridicule liée au bout de ma jambe était ma fierté. J’appréciais d’une façon différente mes jambes, et même mes cuisses, que je regardais avec dédain auparavant.

Quand je retournais à l’hôpital pour la physiothérapie, je voyais souvent mon amie.

Elle visitait toujours les gens et semait la bonne humeur.

Je me disais que, s’il y avait un ange sur cette terre, c’était sûrement elle.

Cet été-là, ma vision des choses a vraiment changé. J’ai commencé à mieux respecter mon corps, à apprécier ma santé et à réfléchir sur les efforts que font les gens pour la garder.

Mais j’ai surtout appris un mot qui a bien changé toute ma vie : GRATITUDE.

 

Zan Gaudioso