On ne maîtrise pas le cours des choses

 

On ne maîtrise pas le cours des choses. Les maladies et les richesses, le bonheur de ses proches ou les réussites personnelles, sa réputation et les reconnaissances sociales, les plaisirs et les déplaisirs, tout est pris dans des séries causales tellement complexes et ramifiées qu’il devient absurde de penser que la liberté puisse être engagée, authentifiée ou disqualifiée dans cet entrelacs d’accidents.

Ce qui dépend absolument de ma responsabilité en revanche, c’est le sens que je vais donner à ce qui m’arrive. Comment vais-je qualifier les accidents de l’existence, quel nom leur donner ? Malheur fou ou peccadille, épreuve de mon énergie ou drame atroce, accroc minuscule dans l’immense tissu des affaires humaines, fatalité supérieure, injustice indigne, ou occasion donnée à mon courage, ma constance ?

 C’est moi absolument qui décide. Le petit discours qui donne sens à l’événement, c’est à moi de le formater, de le composer, de le déclamer devant moi-même.

« Quel malheur soudain m’accable ! » s’exclame l’individu non déclaré. Et le        sage : « Tiens donc ; eh bien voilà, je suis prêt, je dois me montrer à la hauteur de ce qui m’arrive. » Que des objets s’abîment, se brisent ? La Nature les a faits corruptibles et fragiles. Que des proches tombent malades, qu’ils meurent ? Ils manifestent leur condition mortelle. Rien que de très naturellement logique.

Mais ma responsabilité à moi, c’est ce que je vais faire de ce qu’il m’arrive : un malheur indépassable, un accident négligeable, un défi à relever.

Je suis le maître absolu du sens à donner à ce qu’il m’arrive.

 

Frédéric Gros