H. E. N. R. I. lit dans ma tête

 

   Ce matin, je guette devant l’entrée mon nouvel ami, qui s’appelle Henri. Il est arrivé à l’école il y a deux jours, et nous sommes devenus inséparables. Je suis la seule à savoir qu’il possède des pouvoirs magiques. Depuis que je le sais, j’ai peur que les autres s’en aperçoivent et que ça lui attire des ennuis.
   Lucie, ma meilleure copine, s’arrête près de moi.
   — Bonjour, Manon. Tu fais quoi ?
   — J’attends Henri.
   — Ah, ton nouvel ami… Tu as vu, ils étaient drôlement durs, les mots à apprendre pour aujourd’hui.
   — Les… les mots… les mots ? dis-je en bafouillant.
   — Quoi ? reprend Lucie. Tu ne connais pas les mots ? J’espère que tu ne feras pas beaucoup d’erreurs.

 

   Elle me laisse parce que Issa l’appelle de l’autre côté de la cour. J’ai complètement oublié de faire mon travail à la maison. Tout ça, à cause de Louis, mon petit frère, qui était malade. Hier soir, avec Papa, nous avons dû l’accompagner chez le docteur Béziau. Nous sommes revenus juste pour la douche et le dîner. Et après, je n’ai plus du tout pensé à mes devoirs.

 

   

   Henri franchit la grille d’entrée au moment où la sonnerie retentit. Il me sourit et nous allons nous ranger avec les autres.
    Je m’assois à ma place et sors mon matériel. La maîtresse est gentille et ne me grondera pas trop, mais je sais qu’elle sera déçue. Moi, j’aime quand elle est fière de moi.
   Henri me demande :
   — Ça va ?
   Je constate qu’il a appris deux nouveaux mots. Il me regarde dans les yeux. C’est comme s’il pouvait lire dans ma tête. Il a compris que je suis préoccupée. Alors, il place le bout de ses doigts sur mes tempes et fait bouger ses oreilles. Je me laisse faire : j’imagine que dans son pays c’est comme ça qu’on réconforte ses amis quand ils ont des problèmes. Ce contact me fait du bien. Je jette un œil autour de moi. Personne ne semble avoir repéré notre comportement bizarre.

 

   

   La maîtresse annonce le début de l’exercice. Je sors mon ardoise et mon feutre. Je vais quand même essayer de le faire. Elle dicte le premier mot. Et là, c’est comme si je le voyais écrit dans ma tête. « Cerise ». Je m’applique pour former les lettres et lève mon ardoise.
   Mlle Estelle nous félicite, car personne ne s’est trompé. Comment ai-je réussi ? Je n’avais jamais écrit ce mot avant !
   Henri me sourit. Est-ce que c’est lui qui me l’a fait entrer dans ma mémoire ?
   La dictée continue et je réalise un sans-faute. Henri se tourne vers moi et demande :
   — Ça va ?
   — Oh oui ! dis-je, soulagée.
   — C’est bien, dit la maîtresse. Vous avez tous bien travaillé.

 

 

    À la récréation, Lucie s’approche de moi pour m’interroger.
   — Tu as eu tout bon à la dictée sur l’ardoise. Comment tu as fait ?
   — Je… je ne sais pas. J’ai… j’ai eu de la chance.
   Je sens qu’elle est déçue par ma réponse. Elle reprend d’un ton grave :
   — Pourquoi tu me mens ? Avant, tu me disais tous tes secrets. Depuis qu’Henri est arrivé, tu as changé. Est-ce que tu ne veux plus être ma meilleure amie ?
    — Si, bien sûr, Lucie, mais je ne peux pas…
   Elle détourne la tête tristement et part jouer de son côté. Pour protéger les secrets d’Henri, je ne peux plus être comme avant avec les autres.

 

   Nous n’avons pas classe l’après-midi et je dois quitter Henri jusqu’au lendemain.
   Comme Louis est toujours souffrant, nous n’irons pas nous promener au bord du lac avec Papa comme on le fait d’habitude le mercredi. Je sais aussi que Lucie ne m’invitera pas à jouer chez elle après ce qui s’est passé ce matin. Cette histoire me rend malheureuse.

 

   On sonne à la porte. C’est Henri. Papa nous autorise à jouer dans le jardin.
   Nous construisons une cabane avec des branches mortes. Nous allons ensuite chercher une vieille couverture pour nous installer confortablement. Nous sommes bien tous les deux dans notre abri rien qu’à nous.
   Soudain, nous entendons un petit cri. Nous cherchons dans l’herbe d’où il provient. Je découvre sous la haie un moineau tout tremblant. Je le prends délicatement. Une de ses ailes est cassée et pend le long de son corps.
   — Pauvre petite bête, dis-je.

 

 

   L’année dernière, j’avais trouvé un. Eh bien, même avec l’aide de mes parents, nous n’avons pas pu le sauver. Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment-là, je me tourne vers Henri. Il tend les mains pour que je lui confie l’oiseau. Il le serre contre lui et caresse l’aile blessée. Je vois ses oreilles bouger.
   Quand il ouvre ses mains, l’oiseau s’envole. Henri se fige et tend son index vers le coin gauche de la maison. Je vois dépasser une basket bleue.

 

   

   Je m’approche et appelle :
   — Lucie ! C’est toi ?
   J’aperçois ma copine, immobile, les joues toutes rouges. Elle nous espionnait. Je crois qu’elle a tout vu. Nous restons toutes les deux quelques secondes sans rien dire. Elle est sous le choc.
   — Wouah ! Henri… Henri… Henri, il a guéri l’oiseau juste… juste en le…
   — Tu ne dois rien raconter, lui dis-je calmement.
   — Mais je peux le dire à mes parents quand même !
   — Non, Lucie, à personne ! Sinon, il aura des ennuis.
   Henri nous rejoint et demande à ma copine en souriant :
   — Ça va ?
   Puis il nous fait comprendre qu’il doit rentrer chez lui. Nous le regardons s’éloigner.
   Lucie me prend la main et la serre doucement. Je crois qu’elle est d’accord pour garder notre secret. Elle est redevenue ma meilleure amie. Elle déclare :
   — Vivement demain qu’on le retrouve !

 

 

Yves Grevet
H. E. N. R. I. lit dans ma tête
Paris, Éd. Nathan