La poétesse Sei et le samouraï

 

Il était une fois, au pays du Soleil levant, un samouraï qui collectionnait les armes de ses victimes :

 

sabres de cavalerie,
katana et wakizashi,
épées, poignards, lances,
coutelas, stylet, dard,
arcs de toutes tailles
avec leurs flèches.

 

Il en avait des coffres pleins.
Son nom, Minamoto Tsunefusa, faisait trembler à la cour de l’impératrice Sadako, vers l’an 1000.
Devant lui, grand et fort, on s’inclinait. Pourtant…
Pourtant son vœu caché n’était pas de gagner des combats. Ce guerrier sanguinaire caressait le plus doux des rêves : il aurait aimé écrire de la poésie sur des rouleaux de soie. Mais ses mains, habiles à l’estoc, étaient incapables de manier le pinceau ou la plume fine. Celui qui n’écrivait pas voulait être poète.
Le samouraï aurait échangé la gloire de ses victoires contre le secret de l’écriture.
Qui le lui livrerait ? Qui guérirait son âme ?

 

♠ ♠ ♠

 

Au palais, l’impératrice et ses dames d’honneur détestaient le sang versé, la guerre et son cortège d’horreurs.
Elles n’aimaient pas rencontrer Minamoto Tsunefusa, son allure d’ours, son regard noir, son odeur de guerrier.
À sa vue, leurs visages d’un blanc d’ivoire se figeaient. Après son départ, elles parfumaient leurs doigts au lotus rosé et brûlaient de l’encens.
Silencieux, le samouraï les observait longtemps. Celle qu’il préférait n’était pas la plus jolie, mais la poétesse Sei Shônagon, au caractère fier, aux colère redoutées.
L’impératrice Sadako la priait souvent de lire son cahier finement calligraphié.
Pour mieux l’entendre, Tsunefusa s’approchait de son paravent à la feuille d’or, de son éventail, de sa coiffure savante.
Ses lectures plaisaient à l’homme des batailles. Elle seule ne le craignait pas, malgré son crâne rasé et ses sourcils de dragon. Mais toujours elle le repoussait.

 

gens qui sont détestables, annonça dame Sei Shônagon :
ceux qui s’invitent sans avoir été conviés,
celui qui lit par-dessus votre épaule,
ceux qui ont une vilaine écriture.

 

Alors, Minamoto Tsunefusa, tristement, tournait les talons, franchissait les quatorze portes du palais, fuyait sur son cheval.
Seul l’empereur avait la plus grande estime pour le samouraï et racontait :
— Je l’ai vu se battre, conduire une armée, s’attaquer à un bateau de guerre avec tant de courage ! Et dans les batailles, toujours il me protège.
La cour respectait Minamoto Tsunefusa car elle savait l’attachement du souverain pour son rude compagnon de combat.

 

Or un soir, le samouraï fit cadeau à l’empereur d’un petit chat tout blanc. Il l’avait sauvé de l’incendie d’une maison pillée par les soldats.
L’empereur aima tout de suite son chat. Il l’emportait dans sa chambre, le soignait et riait fort quand il jouait avec lui.

 

♠ ♠ ♠

 

Son épouse, l’honorable Sadako, était-elle un peu jalouse de ce chat si souvent dans les bras de son époux ? Elle s’agaçait aussi de voir le palais rendre les honneurs à sa majesté le chat. En voulait-elle au samouraï de ce cadeau ?

 

 

L’empereur prit le temps de trouver le nom de son chat : Myobu No Omoto, ce qui veut dire le préféré, en japonais et dans la langue des chats.
Le chaton aux doux poils blancs faisait bon accueil à Minamoto Tsunefusa, son sauveur.
Parfois, comme lui, il disparaissait. En avait-il assez des caresses, des sourires forcés, et du ruban qu’on lui nouait autour du cou ? Avait-il besoin de découvrir la vie sauvage ?
L’empereur, inquiet, menaçait chacun des pires châtiments si Myobu No Omoto n’était pas retrouvé avant la nuit.
Cependant, plusieurs jours pouvaient s’écouler avant son retour. C’était toujours sur les pas de son sauveur, Minamoto Tsunefusa, qu’il daignait rentrer au palais.

 

Autour de l’impératrice, on échangeait de petits billets, de courts poèmes, des lettres d’amour, parfois pliées en gracieux origami. Tous en recevaient, sauf le samouraï qui songeait à la lettre qu’il enverrait un jour à la dame de ses pensées.
Sous son regard, avec lenteur, l’impératrice peignait aussi, sur la soie, ses poèmes délicats. Son époux, le mikado lui-même, empruntait ses pinceaux, et ajoutait :

 

on connaît le cœur d’une femme
lorsqu’on a regardé son miroir ou son encrier.
Et le samouraï l’enviait.

 

♠ ♠ ♠

 

D’une écriture sûre et rapide, dame Sei Shônagon couvrait ses innombrables pages de simple papier de riz. On la pressait de lire, et l’on souriait quand, moqueuse, elle faisait la liste des choses qui ravissent :

 

une nuit de pleine lune,
des moineaux qui nourrissent leurs petits,
le retour du soldat après la bataille.

 

Et aussi :

 

on reçoit, venue de loin, une lettre d’une personne aimée.
on peine délicieusement à ouvrir l’enveloppe que la cire tient encore fermée.

 

Le samouraï écoutait.
Frôlement de soie, froissement des pages, frisson d’un cil.
Quand oserait-il écrire à la poétesse ? Quand saurait-il tenir un bambou taillé sur sa feuille sans la percer, sans se tacher d’encre ?
À qui oser demander le secret de l’écriture quand on est un illustre maître d’armes, quand on n’est qu’un maître d’armes ?
Alors les dames d’honneur ne se moqueraient plus de lui, derrière leurs éventails !
Même dame Sei Shônagon lui sourirait.

 

Le samouraï se désintéressa de sa collection de guerrier victorieux. Comme ceux de la cour, il se mit en quête d’un autre attirail, d’autres armes.
Il choisit avec soin les mêmes pinceaux que ceux du palais :

 

en poil de loup,
de chèvre grise,
de queue de renard,
en crin de cheval,
et même en barbe de rat !

 

Désormais, il collectionnait non plus des sabres et des piques, mais des rouleaux de papier de luxe.
Ses coffrets contenaient-ils le secret de l’écriture ?
Il s’assit sur ses talons devant la page blanche avec un nouveau pinceau. Mais sa main refusait de lui obéir. Rien ne vint.
Avec les outils des meilleurs calligraphes de l’Empire, il n’était toujours pas poète, le grand samouraï.

 

♠ ♠ ♠

 

Ce même jour, dame Sei Shônagon a-t-elle ri, derrière son éventail ?
Humilié, Minamoto Tsunefusa quitta la cour dans la nuit sans lune. Il voyagea tout l’hiver par des chemins de glace, sur les pentes du mont Fu Ji. Partout il demandait humblement :
— Apprenez-moi à écrire !
Il interrogea quelques peintres. Il emprunta son pinceau à l’enfant calligraphe, auquel son épée faisait peur.
Il suivit un moine qui l’invita à s’isoler dans la montagne sacrée. Avec lui, dans le froid il méditait, immobile.
Dans le blanc pur des neiges hautes, devant la petite fille sur sa luge rouge, ou devant un envol de grues cendrées, il se sentit finalement poète.
Minamoto Tsunefusa peu à peu rentrait dans la beauté des choses.
Il laissait tomber la neige sur ses pensées, notant :

 

les baies rouges qui roulent sur la gelée blanche,
la lune qui erre seule sur la lande,
le bruit des pas d’un roitelet
sur les feuilles gelées.

 

 

À la cour, l’atmosphère s’alourdissait. Des troupes de soldats s’apprêtaient à partir vers la mer de Chine.
Les chevaux hennissaient, des ordres fusaient, et les armes cliquetaient.
Au loin filaient des jonques de guerre illuminées. Le son des conques faisait sursauter l’impératrice.
Brusquement l’empereur la quitta, avec ses capitaines.
Le même jour, son honorable chat disparut, et on ne l’entendit plus miauler dans les pins du palais.
Était-il sorti du parc ? Parti vers la rivière ? Les chiens l’avaient-ils fait fuir ?
De tous côtés on l’appelait. On émiettait du poisson dans des tasses de porcelaine sur les terrasses. Que dirait l’empereur à son retour ?
Sa majesté Sadako le craignait. Elle n’avait pas quinze ans quand l’empereur l’avait épousée. La saison des fêtes, du luth, des libellules dorées s’achevait, hélas, dans ces bruits de guerre.
Où se cachait donc le chat ?

 

Pendant ce long hiver, l’impératrice Sadako et ses dames d’honneur s’enfermèrent au palais, sans les hommes appelés aux armées.
Sans fin la neige tombait sur les jardins. Frissonnantes, elles tuaient le temps comme elles pouvaient. Elles étaient lasses d’énumérer ces choses désolantes de la noire saison :

 

bise qui court sous les portes,
neige sale à force d’être piétinée,
encres gelées, doigts engourdis,
pinceaux abandonnés.

 

Elles jouaient aux dés ou au trictrac.
Avec l’honorable Sei Shônagon, l’impératrice entamait des parties de go jamais achevées.
La neige tombait toujours. Où était parti le chat de l’empereur ?
Elles faisaient durer la cérémonie du thé, hésitaient entre les mêmes thés venus de loin.
— Thé noir ou thé vert ?
— Grand perlé ou pekoe orange ?
Avec des gestes lents, elles y trempaient les lèvres.

 

Quel ennui ! Dame Shônagon étouffait mal de petits bâillements derrière son éventail nacré. Comment hâter la venue du printemps ? Comment hâter le retour des hommes aimés ?
Dans la vie, ce qu’elle préférait, c’était écrire.
Elle notait tout, et avec n’importe quoi si son pinceau disparaissait.
Au palais, elle écrivait pour plaire à la cour. Le jour, elle faisait ces listes interminables de ce qu’elle aimait ou n’aimait pas :

 

choses qui font battre le cœur,
choses de la garde-robe,
choses que l’on a hâte de voir ou d’entendre,
choses rares et précieuses, à ne pas oublier,
choses difficiles à dire…

 

Elle ajouta, car elle aimait Myobu no Omoto :

 

chose très effrayante :
le chat qui ne revient pas.

 

La nuit, dans sa petite maison au fond du parc impérial, dame Shônagon écrivait encore, pour elle-même, un journal plus secret, au fil du pinceau :

 

notes de rêve,
notes intimes,
notes sur la lune vague après la pluie
notes de musique,
notes de chevet.

 

Elle glissait ce cahier dans son cher oreiller en bois, celui qui soutenait sa coiffure savante. Elle ne voulait pas que quiconque tombât sur ses notes de nuit !

 

L’hiver de glace n’en finissait pas.
Au jour le plus noir de la saison, le samouraï seul tourna bride vers le palais. L’impératrice Sadako ne lui fit pas bon accueil. Avec ses dames d’honneur, elle sourit, car le samouraï n’avait toujours pas appris à tenir son pinceau.
Dame Sei Shônagon fuyait son regard : jamais elle ne daignerait partager avec lui les secrets de son art. Fallait-il les lui arracher ?
Devant tant de silence, la colère gronda dans le cœur de Minamoto Tsunefusa.

 

♠ ♠ ♠

 

 

Un soir, n’y tenant plus, il toqua violemment à la porte de la dame, sans y être invité. Il avait un prétexte : il lui portait le chat blanc, enfin sorti de sa cachette pour accueillir le samouraï, son sauveur.
Il en ressortit vite, avec un étrange paquet sous le bras, malgré les cris de la poétesse.
Il enfourcha son cheval noir et disparut avec le cahier volé.
Il tomba sur cette page, en l’ouvrant, des choses détestées par elle :

 

le départ des soldais à la guerre,
le sang versé,
une lettre mal rédigée.

 

Parlait-elle de lui ?
On ne revit plus à la cour le seigneur Minamoto Tsunefusa.
Par la suite, l’empereur fut de retour avec ses capitaines. Il fit savoir que l’honorable Tsunefusa était reparti pour la guerre, s’exposant aux plus violents combats, seul.

 

♠ ♠ ♠

 

De son côté, par prudence, malgré sa colère, dame Sei Shônagon n’ébruita pas l’inconvenante visite du grand samouraï. Mais elle garda, chut ! sa majesté le chat venu trouver refuge un soir du côté de ses pinceaux, de ses encres et de ses feuilles douces.

 

chose que j’aime, écrivit-elle alors,
l’amitié du chat pour le poète et ses papiers.

 

Elle tint caché l’objet de son chagrin.
On la vit moins.

 

 

À son tour, elle franchit pour toujours les quatorze portes du palais.
Elle se sentit libre, la poétesse.
Sei médita, assise sur ses talons polis, loin du palais, et laissa passer sa fureur.
Dans la montagne bleue, elle chercha la compagnie des daims, observa les truites des rivières, prit des notes sur les quatre saisons.
au printemps, c’est l’aurore que je préfère, écrivit-elle.
j’aime aussi un paysage d’été, au plus fort de la chaleur.

 

Ou encore :
m’émeut la voix du cerf à l’automne, venue des bois assombris.
en hiver, je déteste les aiguilles du grésil,
mais j’aime, ah ! les montagnes de neige pure.

 

L’impératrice Sadako la suppliait de revenir au palais, si triste depuis sa fuite.
L’empereur lui écrivit d’un ton plus menaçant.
Sur un pétale de lotus, Sei, délicatement, répondit par quelques vers :

 

même si l’on vient me chercher,
comment, abandonnant la rosée de pareils lotus,
pourrais-je retourner
dans votre monde changeant
et frivole ?

 

Et des lunes se sont succédées.
Qu’il faisait bon, ce printemps-là !
Dans le silence d’un soir de mai, la poétesse reçut une longue lettre, à laquelle était attaché un rameau de prunier en fleurs.
Myobu No Omoto écouta avec attention sa maîtresse.

 

Honorable Sei Shônagon,
Tant de saisons ont passé…
C’est à vous que je me confie, aujourd’hui que je suis guéri, après une longue quête.
Je reviens de loin : moi, samouraï, j’étais à la recherche du secret de l’écriture.
Je l’ai cherché partout, à la vie, à la mort. Sur la place du marché, j’ai interrogé l’enfant calligraphe, si habile sur son papier de riz. Il m’a enseigné la patience.
Dans la montagne des Quatre Ciels, j’ai rejoint le vénérable moine Yuko. Il m’a fait prêter l’oreille à un froissement de feuilles, au pas d’un chat blanc, au silence.
Je rentrai alors au palais, tournant autour de vous, la poétesse de mes rêves, et de vos pinceaux légers. Mais j’étais au désespoir devant ma page blanche et mes pinceaux neufs. Rien ne voulait s’écrire de ce que mon cœur avait à dire.
La honte encore m’a fait fuir la cour au lever du jour. Elle m’a porté loin, vers les champs de bataille les plus rudes, à la tête de mon armée, aux ordres de notre empereur. En moi le criminel cherchait à être blessé. Je l’ai été enfin, à l’épaule droite. J’ai frôlé la mort, en perdant mon sang, et avec lui ma force de guerrier.
Honorable Sei Shônagon, le croirez-vous ? Ma blessure m’a transformé. Je suis un autre homme. Du bout des doigts, j’ai pu sentir la douceur d’une porcelaine, d’un lobe d’oreille, du duvet d’un poussin jaune.
J’étais guéri de moi-même.
Lentement, de mes doigts affaiblis, j’ai pu dérouler mon papier de soie. Et je me suis mis à écrire : ma main obéissait enfin au pinceau. J’ai conté mon long trajet vers la guérison, remercié l’enfant calligraphe, le moine silencieux, le guerrier qui m’a blessé.
Quel chemin pour arriver jusqu’au poème qui console ! Quel chemin pour arriver jusqu’à vous, la dame de mes pensées !
M’inviteriez-vous afin que je vous restitue votre manuscrit ? Je vous demande encore pardon de toute mon âme repentie, de tout mon cœur presque guéri.

 

Minamoto Tsunefusa,
qui d
épose à vos pieds toutes ses armes.
 

 

♠ ♠ ♠

 

Dame Sei Shônagon médita longtemps, dans l’ombre d’un vieil orme.
Elle songea à sa douleur lorsque son cahier lui avait été arraché.
Mais ce rapt ne l’avait-il pas transformée elle aussi ?
Quel voyage elle avait accompli pour se trouver elle-même, en s’éloignant de la cour !
Elle choisit son papier à lettres le plus fin, son pinceau le plus tendre pour écrire au blessé.

 

Ainsi, vous avez échangé les armes de vos victimes contre les humbles outils d’un calligraphe. Vous n’aimez plus faire la guerre, incendier, voler, tuer, honorable Minamoto Tsunefusa ?
Maintenant, vous êtes un vrai samouraï, au service de la paix et de notre peuple.
Voulez-vous goûter à mon thé nouveau ?
Peut-être pourrions-nous échanger nos pinceaux, sous le regard du chat blanc ?

 

 

Sei Shônagon noua sa lettre d’un ruban de soie rouge, la fit porter au samouraï.
Et attendit.

 

 

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C’est une histoire vraie que vous venez de lire, celle d’une femme écrivain qui vécut autour de l’an 1000 à la cour de l’empereur du Japon.
Dame Sei Shônagon observe et prend des notes dans son précieux journal intime.

 

 

Françoise Kerisel
La poétesse Sei et le samouraï
Paris, L’Harmattan, 2011