L’échassier de l’empereur

 

Parce qu’il est laid, Kogata est chassé par ses parents. Mais à force de persévérance, il parviendra à réaliser son rêve : entrer dans une école de samouraï !

 

Dans la province de Musashi, à quelques kilomètres du palais de l’Empereur, se dressait la demeure du seigneur Oyigashi.
Ce vieil homme, un chef militaire respecté, possédait dans sa forteresse une école de samouraïs dans laquelle tous les jeunes garçons rêvaient d’entrer.

 

Dans la modeste maison d’en face vivaient monsieur Buta, le poissonnier, sa femme et leurs deux fils.
Tout le monde les connaissait au village. Cependant, ce n’était pas pour leurs poissons qu’ils étaient si populaires !
Kogata, l’aîné, avait en effet un physique si ingrat que tous les villageois le traitaient de monstre lorsqu’ils le croisaient.
Honteux d’avoir un enfant si laid, son père et sa mère lui confectionnèrent un masque en bois afin de cacher son visage. Mais le masque ne changea rien ; Kogata était toujours rejeté.

 

 

Il grandit ainsi, méprisé par ses parents et les villageois, qui étaient persuadés qu’il était le fils d’un démon.
À dix ans, il vivait reclus et n’avait qu’un souhait : devenir l’un des samouraïs du seigneur Oyigashi.

 

Un soir, au souper, Kogata exposa à ses parents son projet : il voulait se présenter à l’école dès le lendemain matin.
Hélas, le poissonnier et sa femme n’eurent que faire des rêves du garçon.
Ils lui rirent au nez.
— Mon pauvre Kogata, laid comme tu es, tu ne seras jamais accepté ! Et cette école est bien trop chère ! Tout ce que nous épargnons sert à financer les études de ton frère. Regarde-toi ! Tu es un monstre. Remercie-nous plutôt de te garder à la maison. Par ta faute, plus personne n’ose acheter nos poissons !
— Ils ne viennent plus, père, car tout le monde sait qu’ils ne sont pas frais…, rétorqua Kogata.

 

À ces mots, le père de Kogata vit rouge. Furieux, il attrapa son fils par le col de son kimono et le jeta dehors.
— Tu n’es plus mon fils. Va-t’en et ne reviens jamais !
— Mais, père, vous ne pouvez pas m’abandonner…, implora Kogata.
Pour toute réponse, le poissonnier claqua la porte.
Madame Buta, quant à elle, ferma toutes les fenêtres de la petite maison…
Kogata, désespéré, pleura longuement sous la pluie. Jamais personne au village ne voudrait s’occuper de lui. Qui accepterait un monstre pareil ?
Et c’est ainsi qu’il partit tristement sur les routes boueuses de l’Empire, priant pour que les dieux lui viennent en aide.

 

 

Un jour qu’il s’était assoupi entre les racines d’un arbre, au pied d’un temple oublié, deux petits esprits juchés sur le toit du minuscule édifice se penchèrent pour mieux l’observer.
— Tu entends les pleurs de ce garçon dans son sommeil ? demanda Kaou.
— Je n’entends que mon ventre gargouiller ! répondit Gusto.
— Mais nous venons de manger !
— Peut-être, mais j’ai encore faim, maugréa Gusto.
— Tu as toujours faim…, soupira Kaou.
Les sanglots du pauvre Kogata ne cessant pas, les deux esprits eurent pitié de lui et décidèrent de descendre pour le réconforter.

 

 

Ils s’apprêtaient à le prendre délicatement dans leurs bras pour le bercer, quand Gusto vit le masque du garçon.
Il lâcha un hoquet de surprise.
Réveillé en sursaut, Kogata eut peur.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il, affolé à la vue des deux créatures.
— Désolé de t’avoir effrayé, répondit Gusto. Nous voulions te bercer, lorsque nous avons découvert ce masque sur ton visage ! Pourquoi le portes-tu ? Est-ce pour te protéger de la pluie ou pour une fête déguisée ?
— Hélas, non ! Mes parents m’obligent à le porter pour cacher ma laideur. Les gens racontent que je suis le fils d’un démon…

 

 

Gusto s’approcha du garçon et retira doucement le masque. Kogata se laissa faire, étonné par l’audace du petit esprit.
Aucune grimace de dégoût ou de peur. Au contraire, les deux esprits l’observèrent avec attention. L’enfant n’était certes pas très beau, mais il n’était sûrement pas le fils d’un démon comme le prétendaient les mauvaises langues.
Quelques cicatrices, par-ci… des taches de naissance, par-là…
L’un de ses yeux était un peu plus gros que l’autre et son nez aplati.
Mais à part cela, l’enfant était tout à fait normal. Un vrai petit garçon.

 

— Que fais-tu tout seul ? Tes parents doivent te chercher…
— Oh non ! Ce sont eux qui m’ont mis à la porte.
— Que vas-tu faire, alors ?
— Je ne sais pas. Ce que je voudrais, c’est voler dans le ciel, comme vous. Là-haut, personne ne verrait plus mon visage et je n’aurais plus à me cacher.
Les deux petits esprits se grattèrent la tête, puis ils s’écrièrent d’une même voix :
— Tu n’as qu’à rallonger tes jambes ! Si tu étais très grand, personne ne verrait plus ton visage.
— Mais comment faire ? demanda Kogata.

 

 

Les deux esprits agitèrent leurs petites mains. Il se mit à neiger une poudre jaune et rose, et, en un rien de temps, d’immenses échasses en bois apparurent.
Puis Gusto et Kaou prirent Kogata par les bras et le portèrent au sommet de ses nouvelles jambes.
Mais le garçon n’était pas du tout rassuré.
— Si je tombe, je vais me tuer ! se lamenta-t-il.
Les deux esprits s’installèrent sur chacune de ses deux épaules et déclarèrent :
— Nous sommes ton équilibre. Avec nous, tu ne crains rien. Tu verras, tu sauras très vite te débrouiller seul !

 

 

Kogata et ses nouveaux amis se mirent aussitôt en chemin. Le garçon était tellement heureux !
Il n’arrivait pas encore à se défaire de son masque, mais il était libre. Et les oiseaux qu’il croisait ne semblaient pas effrayés.
Mieux ! Un jour, une grue voulut faire la course avec lui. De mémoire, jamais Kogata ne s’était autant amusé.

 

Lorsque Kogata traversait des villages, les gens lui disaient bonjour en agitant leurs mouchoirs et les enfants se bousculaient pour l’admirer.
Grâce à ses échasses, Kogata marchait vite et il aimait rendre de menus services aux habitants de la province. Il diffusait les nouvelles de l’Empire, délivrait les messages privés, prévenait le médecin d’une nécessité…

 

Plus les jours passaient, plus sa notoriété augmentait. Tout le monde voulait apercevoir le jeune garçon aux longues jambes.
Souvent, on lui demandait de descendre afin de pouvoir lui parler, on voulait le voir ! Mais Kogata déclinait les invitations. Il savait très bien comment les gens réagiraient lorsqu’ils découvriraient son masque !
Jamais Kogata ne s’était senti aussi bien. Pour la première fois de sa vie, on s’intéressait à lui !

 

Un matin pourtant, son destin prit un nouveau tournant.
Assis sur la branche d’un arbre, il finissait son déjeuner en compagnie de ses amis. Gusto lui expliquait la confection des sandwichs à la crevette, tandis que Kaou faisait des galipettes.
Kogata riait à gorge déployée lorsqu’il aperçut dans le ciel un gros nuage de fumée…
Il descendit de l’arbre et, en quelques enjambées, rejoignit un petit promontoire. Et voici ce qu’il vit…

 

 

Une armée de soldats mettait à sac une petite ville, et les habitants affolés couraient en tous sens pour tenter de sauver leurs biens les plus précieux. Le bouclier des brigands était paré d’un terrifiant dragon.
— C’est l’armée du seigneur Jo ! s’écria Gusto. Ce guerrier sanguinaire rêve de renverser l’Empereur !
Kogata, qui avait beaucoup souffert de toutes les moqueries proférées à son encontre, ne supportait pas qu’on s’en prenne aux plus faibles. Sans plus attendre, il résolut d’aider les villageois à chasser les pillards.
Les petits esprits tentèrent de le ramener à la raison.
— Que veux-tu faire, Kogata ? Tu ne vas pas te battre seul contre toute une armée !
Mais le garçon ne voulut rien entendre.
— Je ne peux pas rester les bras croisés et assister au massacre de pauvres gens. J’y vais !

 

 

À l’approche de Kogata, les guerriers du seigneur Jo détalèrent.
Pensant que la simple vue de ses longues jambes avait affolé les brigands, le jeune garçon cria victoire. Kaou, lui, restait méfiant : il fallait plus qu’un simple échassier pour effrayer des hordes de soldats sans foi ni loi.
« Étrange, pensa-t-il en se grattant le menton. Tout cela ne me plaît guère… »
Alors, une silhouette gigantesque traversa les airs.

 

Perdant l’équilibre, Kogata se rattrapa in extremis à une branche avant d’apercevoir dans le ciel un monstre énorme qui fonçait vers la ville. Juché sur un dragon fumant, un homme terrifiant, hurlant à pleins poumons, ordonnait à sa monture de tout brûler !
— C’est le seigneur Jo ! s’écria Gusto. Sauve qui peut !

 

Kogata assista impuissant au saccage de la cité.
— Voilà donc comment ce barbare s’y prend pour tout détruire sur son passage ! souffla Kogata en se demandant comment faire pour l’arrêter.
Gusto sortit alors une longue-vue de sa musette et répondit :
— Oh non, je crois qu’il se dirige maintenant avec ses soldats vers le palais de l’Empereur…
Il n’y avait pas une minute à perdre !
Kogata se précipita à la suite du dragon, mais quand il rejoignit enfin la capitale, elle était déjà presque tout en cendres.
Du haut de ses longues jambes, Kogata traversa le champ de bataille.
— Que comptes-tu faire ? l’interrogea Kaou. Tu n’as aucune chance contre le seigneur Jo.
Mais Kogata était plus rusé qu’un renard. Il se souvint de la légende du vieux dragon qui hantait les montagnes de la province et terrorisait ses habitants. Celui-ci craignait trois choses : le rouge, la lumière et le bruit.
Sur une corde à linge, Kogata attrapa un vieux manteau rouge qu’il déposa sur ses épaules. Les petits esprits le coiffèrent de lampions scintillants et fixèrent à ses écriasses une multitude de casseroles et d’objets métalliques, qui faisaient un boucan épouvantable.

 

 

Ainsi déguisé, Kogata se mit à claudiquer vers le dragon en lâchant de terribles râles.
Kaou s’amusait à lancer du poil à gratter sur les soldats, tandis que Gusto se débarrassait des nombreux restes de repas qu’il avait oubliés dans ses poches.
Le dragon prit peur lorsqu’il vit l’effrayante silhouette approcher. Il ne répondait plus aux ordres du seigneur Jo. Rebroussant chemin, il l’emporta au loin pour ne plus revenir !
Les soldats de l’Empereur profitèrent de sa fuite pour contre-attaquer. Ils reprirent vite l’avantage sur l’armée du seigneur Jo.

 

Enfin, à l’issue d’un combat acharné, les barbares furent repoussés !
— Victoire ! hurla le peuple. Nous sommes sauvés ! Vive Kogata !
Tout le monde ovationnait le jeune garçon aux longues jambes. L’Empereur lui-même monta sur les remparts pour saluer ce drôle de soldat.

 

 

— Mon garçon, ton histoire est parvenue à mes oreilles. Abandonné par les tiens, tu es resté fidèle aux plus faibles. Ton courage nous honore ! Grâce à toi, notre ville est sauvée. Dis-moi ce que tu souhaites le plus au monde et je te le donnerai…

 

Du haut de ses écriasses, Kogata ne réfléchit pas longtemps.
— Votre Altesse, déclara-t-il, je ne désire qu’une chose : intégrer l’école de samouraïs du seigneur Oyigashi !
Entendant cela, l’Empereur fronça les sourcils.
— Je crains de ne pouvoir t’accorder cette requête, dit-il. Ta ténacité et ton courage méritent un traitement plus prestigieux : laisse-moi plutôt t’inviter dans ma propre école de samouraïs. À partir de ce jour, je te prends à mon service et te nomme Échassier spécial de l’Empereur !

 

 

Les deux petits esprits se dirent qu’il était temps de s’éclipser.
Pour lui faire ses adieux, Gusto retira le masque de Kogata. Délicatement, tout comme il l’avait fait la première fois.
Il fut alors ébloui par la transformation physique de son jeune ami. Une extraordinaire magie semblait avoir opéré depuis qu’ils s’étaient connus : Kogata affichait à présent un visage radieux, sur lequel se lisait toute la beauté de son âme.
Heureux et rassurés, Gusto et Kaou agitèrent leurs petites mains en guise d’au revoir et disparurent dans un nuage de poudre jaune et rose.

 

 

Maud Michel
L’échassier de l’empereur
Paris, Magnard Jeunesse, 2015