Viens cueillir des couleurs avec moi !

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Je m’appelle Violette et je vis dans les bois avec ma grand-mère. Puisque nous aimons toutes les deux nous lever avant le soleil, ma grand-mère dit que nous sommes des oiseaux de nuit.

Je suis un lobe arc-en-ciel, toujours en train de crier et de battre les ailes, et ma grand-mère est un héron aux cheveux blancs, vieux et sage.

On se promène souvent la nuit. Enfin, on en avait l’habitude…

« Allez, grand-mère, lève-toi ! », lui disais-je.

Pendant qu’elle faisait une tasse de thé, j’alignais nos chaussures sur le bord de la terrasse. Parfois, elles m’irritaient avec leurs lacets, mais grand-mère m’aidait toujours.

« Allons “cueillir” quelques couleurs ! », s’exclamait-elle, d’une voix joueuse.

Après avoir descendu le chemin sinueux de notre maison jusqu’au portail, nous entrions dans le sentier, juste au moment où le soleil était déjà derrière la crête.

« Enfin, les voilà qui arrivent ! »

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On voyait d’abord le gris brûlé des arbres à caoutchouc, pleins de troncs ondulants. Il y avait ensuite l’herbe jaune et craquante, la terre d’un ton ocre rougeâtre, et les fleurs des mandariniers, qui ressemblaient à des tutus de danseuses suspendus aux branches.

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Les perroquets noirs et brillants, avec de petites touches de rouge sur les ailes, les nuages blancs et délicats glissant dans le ciel, et le vert irisé des bourgeons des cycadées complétaient le tableau que nous ne nous lassions jamais d’admirer.

Tandis que nous regardions, comme des statues, tout ce monde de couleur, on souhaitait presque que le soleil matinal nous transforme en or…

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Mais tout a fini un jour… Grand-mère est tombée malade.

« Allez, grand-mère, debout ! lui dis-je.

— Pas aujourd’hui, Violette. J’ai besoin de repos. »

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Ma grand-mère était le héron blanc à longues pattes. On sautait dans la maison pour voir qui arriverait la première à la boîte aux lettres.

Plus tard, grand-mère est tombée et le médecin a dit qu’elle devait rester au lit.

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Bien sûr, elle se moque de la situation en disant qu’elle est un oiseau jardinier et qu’elle construit un nid.

Elle me demande de lui apporter des trésors, et je vais dans le jardin chercher des objets de couleur bleue.

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Pour l’instant, j’ai trouvé un vieux clou en bois, un peu de fil et un petit morceau de verre que le soleil a poli.

Quand je les lui apporte, ma grand-mère dit que je suis sa « chérie » et me fait un câlin.

Elle met les trésors dans un bol spécial sur la table de nuit.

Je suis heureuse rien qu’à les regarder.

« J’ai été un lobe arc-en-ciel comme toi ! dit-elle, les yeux brillants.

— Les couleurs te manquent, grand-mère ? » lui demandé-je.

Elle ébranle la tête.

Je regarde les trésors bleus, et soudain, je sais ce que je dois faire.

« Je reviens, grand-mère », lui dis-je.

Il fait encore nuit dehors. Je passe sur la terrasse et je me concentre sur les lacets. Je regarde attentivement les bois et j’espère que la clôture en bois commence à briller. Puis je prends le vélo et je commence à pédaler. Je descends le sentier sinueux de notre maison jusqu’à la sortie et je prends le chemin qui mène au sommet.

Quand je m’arrête, je pense à ma grand-mère et à ses cheveux blancs ; je pense aux lobes qui remplissent le ciel de leurs ailes couleur d’arc-en-ciel.

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Et je commence à “cueillir” les couleurs.

Je “cueille” les gris ondulants, les jaunes croustillants, les ocres rougeâtres, les rouges criards, les blancs délicats et quelques brins d’argent.

Enfin, je “cueille” une poignée de mandarines dont les tutus de ballerines me chatouillent.

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Quand je rentre, je dis :

« Réveille-toi, grand-mère ! Regarde les couleurs que j’ai “cueillies” pour toi !

— Des couleurs ? demande-t-elle.

— Oh, je les ai perdues ! m’exclamé-je, accablée.

— Ne t’inquiète pas. J’ai toujours ces trésors, dit ma grand-mère, montrant le bol rempli d’objets bleus.

— Mais ce n’est pas pareil !

— Et si on fermait les yeux et qu’on essayait de voir quelque chose ? propose-t-elle. »

Je monte sur son lit, qui sent la menthe, et on ferme les yeux.

« Souviens-toi de l’herbe jaune et des feuilles brûlées de l’arbre à caoutchouc », dit ma grand-mère.

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Je ferme les yeux et je dis :

« Oui, je les vois…

— Et des cacatoès noirs avec des queues rouges…

— Et n’oublie pas les tutus de mandarine et les nuages blancs et délicats…

— Regarde, voilà le kangourou aux poils de cannelle ! Et aussi le lézard avec ses écailles tachetées, suivi par le python à la peau d’olive… Que c’est beau ! s’exclame grand-mère. »

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« Grand-mère, le soleil arrive pour tout changer en or !

— C’est vrai, ma chérie ! Mais tu as oublié ma couleur préférée. »

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Grand-mère me serre contre elle et j’ouvre enfin les yeux.

« Je ne savais pas que tu avais une couleur préférée.

— Bien sûr, dit-elle, en souriant. C’est… le VIOLET. »

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Johanna Bell
The Colour Catchers
Omnibus Books, 2020
(Traduction et adaptation)