L’homme qui ne possédait rien

Il y avait dans une oasis du désert un homme qui ne possédait rien. Le soir, il s’asseyait sur la dune et regardait les étoiles monter dans le ciel. Il faisait couler le sable entre ses doigts et se disait :

― Un jour, je serai sable moi-même. En attendant, profitons de l’air qui entre dans mes poumons quand je respire ; profitons de cette eau fraîche qui coule dans ma gorge ; et profitons de cette poignée de dattes si douces et si sucrées.

Un soir comme cela, justement, il vit venir de très loin et dans sa direction un chameau qui portait une selle, mais qui allait seul, sans maître ni fardeau.

― Où vas-tu ? lui demanda-t-il lorsque le chameau fut à portée de voix.

― Je vais à la ville de Topka, répondit l’animal sans s’arrêter.

L’homme, intrigué, le rattrapa et marcha à son côté.

― Je suis étonné que tu m’aies répondu, dit-il au bout d’un moment, car d’ordinaire les chameaux ne parlent pas.

― Moi… si, se contenta de grommeler le chameau et il accéléra l’allure.

― Et puis je ne connais pas cette ville de Topka dont tu me parles.

― Il y a beaucoup de choses que tu ne connais pas, se moqua le chameau.

Puis, comme l’homme le suivait toujours, il s’arrêta net :

― Voudrais-tu que je te prenne sur mon dos et que je t’emporte jusqu’à Topka ?

― Non, dit l’homme après une hésitation, je ne veux pas. Je préfère rester ici.

― Alors, je vais te poser la question autrement, reprit le chameau. Voudrais-tu savoir ce qui arriverait si tu montais sur mon dos et que je te conduisais jusqu’à Topka ?

― Oh, ça oui, je veux bien, répondit l’homme.

― Alors, dit le chameau en s’agenouillant, monte sur mon dos et tu le sauras.

Ils cheminèrent une partie de la nuit et toute la journée du lendemain.

― Ta selle n’est pas très confortable et tu ne m’avais pas dit que cette ville de Topka était si loin, se plaignit l’homme, qui commençait à souffrir de la faim, de la soif et de la fatigue.

― Est-ce que Topka est encore loin d’ici ?

― Tu es bien impatient…

Ils marchèrent encore une journée entière et le soir tombait à nouveau lorsqu’ils atteignirent la gigantesque cité de Topka.

Une colline la dominait à l’est, le chameau s’y arrêta et mit un genou à terre.

― Je ne vais pas plus loin, je devais seulement t’amener jusqu’à cette colline. Prends ce chemin qui descend, il te conduira tout droit en ville. Moi, je ne bouge pas d’ici, je t’attends et n’oublie pas : je te reconduirai à ton oasis dès que tu le souhaiteras. Dans un jour ou dans dix ans, il suffira que tu me rejoignes ici et nous y retournerons ensemble. Va sans crainte.

L’homme observa la ville immense qui s’étendait à ses pieds. Des milliers de lumières tremblotaient dans la nuit, des fumées montaient dans le ciel. Il était stupéfait de découvrir une ville aussi grande, alors qu’il n’en avait jamais entendu le nom. Il hésita un instant, apeuré, et puis la curiosité fut la plus forte.

― Soit, j’y vais, mais tu ne bouges pas d’ici !

― Je ne bouge pas. Je t’attends.

L’homme s’engagea d’un pas décidé sur le sentier pentu qui menait à la ville. À mi-chemin, il s’arrêta et vit le chameau qui balançait sa longue tête en signe d’encouragement.

La ville de Topka comptait une population considérable et le plus grand tumulte régnait dans les rues. L’homme erra une partie de la soirée, bousculé de toutes parts, étourdi par le vacarme, les cris, la musique. Il finit par se perdre tout à fait dans les ruelles étroites et, ne sachant plus où diriger ses pas, il s’adossa à un mur, ferma les yeux et fredonna une mélodie de son enfance.

Des passants lui jetèrent quelques pièces de monnaie, et il entra dans une petite auberge pour y manger une soupe de haricots. Il était très affamé.

L’aubergiste, un vieil homme à la barbe blanche le prit en pitié.

― As-tu seulement de quoi te loger ? lui demanda-t-il.

― Non, dû avouer l’homme, car je viens du désert, je ne connais personne dans cette ville et je viens de dépenser tout l’argent que j’avais avec cette soupe de haricots.

― Alors, reste donc ici pour ce soir. Tu trouveras une paillasse dans l’appentis. Allonge-toi et dors. Nous verrons bien demain ce que nous ferons de toi.

Le lendemain, il le garda, le surlendemain aussi, ainsi que les jours qui suivirent contre de menus services, bien sûr, mais aussi sans doute pour avoir un peu de compagnie, car il vivait seul. Notre homme se mit à la cuisine et il apprit bien vite à cuire les viandes, à faire mijoter les légumes, à confectionner les gâteaux. Et c’est ainsi qu’en peu de temps, il devint l’aide du vieil aubergiste. Et puis son associé, et enfin son ami le plus cher.

Le soir, lorsque les derniers clients étaient partis, ils s’asseyaient tous les deux dans la rue, buvaient du thé à la menthe et jouaient au domino.

Ils ne parlaient guère car ils n’étaient bavards ni l’un ni l’autre. Quelquefois, ils fermaient l’auberge dès le matin et s’en allaient en promenade dans les rues de la ville, comme des enfants qui feraient l’école buissonnière. Ils s’en amusaient beaucoup.

Au bout de quelques années, hélas, le vieillard sentit ses forces l’abandonner. Son nouvel ami eut beau veiller sur lui, le soigner de son mieux et lui faire avaler des bouillons de légumes, il mourut dans ses bras, paisiblement, et ses derniers mots furent ceci :

― Je n’ai pas de famille ni d’autres amis que toi. Je te laisse donc tout ce que je possède. L’auberge t’appartient désormais avec tout ce qu’il y a dedans. Prends-en soin, s’il te plaît.

Plusieurs années s’écoulèrent. L’homme travailla si dur qu’il ne vit pas passer le temps. Et un soir, comme il faisait ses comptes dans l’arrière-boutique, il sentit soudain une haleine tiède dans son cou. C’était le chameau qui l’avait retrouvé et qui passait sa longue tête par la fenêtre ouverte.

― Que veux-tu ? demanda l’homme surpris.

― Je ne veux rien, répondit le chameau. Je venais simplement te saluer et te rappeler que je te reconduirai à ton oasis dès que tu le voudras. M’avais-tu oublié ?

―  Je ne veux pas revenir à mon oasis. En tout cas, je te remercie d’être venu et de t’inquiéter pour moi.

― Mais je t’en prie, dit le chameau. Je suis ravi de voir que tu te portes bien. Je retourne sur la colline à l’est de la ville. Je t’y attends.

Là-dessus, il retira sa longue tête de la fenêtre et s’en alla.

Dans l’année qui suivit, l’homme acheta une deuxième auberge et puis une troisième l’année d’après. Il en eut bientôt sept, une dans chaque quartier de la ville et il cessa alors de travailler. Devenu riche, il n’eut aucun mal de se marier à une jolie femme de vingt ans plus jeune que lui. Elle lui donna quatre fils, tous plus beaux et plus intelligents les uns que les autres. Pour sa famille, il fit construire sur la colline, à l’ouest de la ville, une demeure qui ressemblait davantage à un palais qu’à une maison ordinaire. Huit architectes y travaillèrent pendant deux ans et lorsque des étrangers passaient par là, ils demandaient tous :

― Cette demeure en marbre rose, appartient-elle au sultan de la région ?

Et on leur répondait :

― Non, elle appartient à un riche commerçant de notre ville.

Un soir, un des quarante gardes qui veillaient jour et nuit autour de la demeure entra dans la grande salle, tout pâle et balbutiant :

― Maître, il y a à la porte quelqu’un qui demande à vous parler, mais…

― Mais quoi ? s’impatienta l’homme qui était en train de dîner.

― Pardonnez-moi, maître, mais c’est un… chameau.

L’homme essuya la sueur qui perlait à son front.

― Qu’on le fasse entrer et qu’on me laisse seul avec lui.

Ce qui fut fait. Le chameau s’avança vers la table en faisant claquer ses sabots sur les dalles, et puis il renifla les plats qui la couvraient.

― De la viande… du vin… je t’ai connu plus sobre… et plus mince aussi…

― Que veux-tu ? interrompit l’homme d’un ton cassant.

― Je ne veux rien, je venais simplement te saluer et te rappeler que je te reconduirai quand tu le désireras.

― Je ne le désire pas, s’emporta l’homme. Va-t’en et ne reviens plus, s’il te plaît.

― Très bien, je ne reviendrai plus, murmura le chameau en tournant les talons. Mais je continuerai à t’attendre sur la…

― Il est inutile de m’attendre ! Va-t’en !

Le chameau s’éloigna lentement en faisant résonner ses sabots sur les dalles du palais.

L’argent va à l’argent, chacun le sait. Aussi, notre homme amassa-t-il bientôt une fortune considérable. Il devint l’homme le plus riche de toute la cité de Topka.

Il fit construire pour son fils aîné et qui était maintenant adulte, une demeure plus somptueuse encore que la sienne, puis il fit de même pour ses trois autres garçons.

Ceci accompli, il se demanda comment il pourrait bien employer son argent, désormais. Il ne trouva rien.  

« Je ne peux pas me loger avec plus de luxe, se disait-il. Je ne peux pas, non plus, me vêtir davantage. Ma femme ne regarde plus les bijoux dont je la couvre tant elle en a. Et je n’arrive pas à manger davantage sans en avoir des indigestions. »

Dès lors, il devint morose. Il tomba même malade et ses fils se montrèrent bien ingrats, car ils ne prirent aucun soin de lui, pas plus que sa femme.

Un jour, enfin, il se regarda dans un miroir et eut du mal à se reconnaître. Sa peau était ridée et ses cheveux avaient blanchi.

― Voilà, vieux.

Et il en fut très effrayé.

En peu de temps, il s’affaiblit beaucoup et il ne trouva de soutien auprès de personne.

Un soir, après dîner, il renvoya tous ses serviteurs, se dissimula sous une large cape et se glissa en secret hors de sa demeure. Avec ce qui lui restait de force, il parcourut les rues de Topka, passa devant la petite auberge d’autrefois.

Et puis il entreprit de gravir la colline qui s’élevait à l’est de la ville. Il y parvint, en grand peine, soufflant, titubant. Là-haut, il retrouva la place où il avait laissé le chameau trente ans plus tôt. Il appela doucement :

― Chameau, chameau…

Mais le chameau n’y était pas.

― Il devait pourtant m’attendre !

Le désespoir l’envahit. Comme il ne savait plus que faire et qu’il n’avait plus le courage de s’en retourner dans sa riche demeure où personne ne l’attendait, il se laissa tomber sur un rocher, prit son visage entre ses mains, et il pleura sur lui-même, sur sa vie gâchée et sur son oasis qu’il ne reverrait plus.

C’est alors que le rocher bougea car c’était en réalité le chameau qui, à force d’attendre, était presque devenu pierre.

― Que veux-tu ? demanda-t-il au vieil homme en étirant ses pattes et son cou pour les assouplir.

― Je voudrais que tu me reconduises… supplia l’homme. Tu me l’as promis autrefois…

― Bien sûr, dit le chameau en s’ébrouant pour se débarrasser de la poussière, je suis là pour ça. Mais j’ai cru que tu ne reviendrais jamais.

Et il s’agenouilla pour le laisser monter.

Tous les deux traversèrent le désert en silence. Ils mirent trois jours et trois nuits comme jadis. Lorsqu’ils atteignirent la dune où ils s’étaient rencontrés bien longtemps avant, le chameau s’arrêta de marcher et fit descendre l’homme. En sautant au sol, celui-ci s’étonna de se sentir si léger et si preste.

Et puis il vit qu’il était redevenu le jeune homme d’autrefois. Sa peau était tendue, ses jambes souples, ses cheveux noirs.

― Ainsi, demanda le chameau, tu es bien décidé, tu ne veux pas revenir à Topka ?

― Non, décidément non.

― Alors, je m’en retourne, car je n’étais venu que pour t’y emmener.

Et il fit demi-tour. L’homme le regarda s’éloigner et disparaître derrière la grande dune d’où ils étaient venus.

Puis, comme les étoiles commençaient à monter dans le ciel, il prit une poignée de sable et la laissa glisser entre ses doigts.

Jean-Claude Mourlevat
L’homme qui ne possédait rien
Paris, Éd. Thierry Magnier, 2002
(Adaptation)