Les Jardins Divari

En faisant le tour de son jardin ce soir-là, Monsieur Divari était satisfait : dans le potager, les grosses caisses s’arrondissaient, de nouvelles clarinettes étaient apparues et les flûtes traversières croissaient à vue d’œil ; le verger voyait de nouveaux violons s’épanouir chaque jour et les plates-bandes étaient pleines de petits piccolos, fait rare en cette période de l’année.

Monsieur Divari faisait pousser des instruments de musique depuis son plus jeune âge et avait acquis un savoir-faire que nul autre au monde ne possédait.

Ses cordes et ses percussions étaient d’une qualité si exceptionnelle que les plus grands musiciens venaient de toutes parts pour les lui acheter.

Ses cuivres avaient une sonorité presque magique et ses instruments à vent étaient un pur enchantement.

Tandis que le soleil se couchait du côté des plants de contrebasses, Monsieur Divari songeait, le poids de son corps reposant en partie sur sa canne vermoulue.

Il aurait 78 ans le mois prochain et si son métier lui avait forgé au fil des ans un corps robuste et une santé de fer, il sentait qu’il était temps à présent de confier le soin de ses précieuses plantations à des mains plus jeunes et plus vaillantes.

Dès le lendemain, il fit paraître une annonce dans le journal local afin de trouver celui ou celle qui pourrait assurer sa relève. Une fois choisi par Monsieur Divari, l’heureux élu serait formé par ses soins à l’art délicat de la culture d’instruments de musique et hériterait de son inestimable jardin. Les personnes intéressées devaient se présenter aux grilles de la propriété Divari le lundi suivant à seize heures.

La notoriété des instruments Divari était telle… que l’annonce fit le tour du monde.

Des postulants de tous horizons commencèrent à se presser devant les imposantes grilles de fer forgé plusieurs jours avant la date prévue.

Des tentes avaient été installées… et chacun tentait d’apercevoir un bout du précieux jardin à travers l’épais feuillage qui en protégeait l’entrée.

Le jour tant attendu arriva et avec lui une averse qui emporta les tentes, désossa les parapluies et découragea les plus motivés.

Monsieur Divari assistait en souriant aux départs précipités des postulants : en fin stratège, il avait prévu qu’une averse de cette importance saurait séparer le bon grain de l’ivraie et que seuls ceux qui resteraient pouvaient mériter de lui succéder.

À seize heures, la pluie avait cessé et il ne restait plus devant les grilles que quatre personnes.

Monsieur Divari introduisit le premier postulant, un jeune chef d’orchestre énergique et plein d’assurance, et lui fit visiter le jardin tant convoité. Le Signor Pizzicato, ainsi se nommait-il, ne tarissait pas d’éloges sur les prouesses du jardinier.

À la fin de la visite, Monsieur Divari lui demanda ce qu’il pensait pouvoir apporter à ce jardin s’il était choisi : « Mais c’est évident voyons ! En tant que chef d’orchestre, j’ai l’oreille absolue : aucune fausse note ne me résiste. Je saurai me faire obéir à la baguette et, grâce à moi, vos instruments seront d’une incroyable justesse ! »

Monsieur Divari remercia le Signor Pizzicato et le raccompagna jusqu’aux grilles du jardin.

Une cantatrice replète et couverte de bijoux fit ensuite son entrée dans le domaine. De la même manière que pour le Signor Pizzicato, le propriétaire des lieux fit visiter le merveilleux jardin à Frau Herz qui se répandait en exclamations admiratives.

À la question de Monsieur Divari, Frau Herz répondit sans hésiter :

« Mais ça tombe sous le sens, très cher. Pour faire pousser vos instruments, rien de tel que le brio de mes vocalises ! Grâce à celles-ci, votre jardin sera luxuriant comme jamais auparavant ! »

Monsieur Divari remercia Frau Herz et la raccompagna jusqu’aux grilles du jardin.

Puis ce fut le tour de Mister Manynotes, chevelure grisonnante et regard plein de malice, compositeur de son état. La visite fut ponctuée de petits grognements de satisfaction et de hochements de tête approbateurs. La même question fut posée pour la troisième fois.

En guise de réponse, Mister Manynotes sortit de sa besace une petite bouteille de verre remplie d’un liquide bleu où flottaient de petites notes de musique sous forme de croches, noires, blanches ou rondes.

« Ceci est un engrais concocté par mes soins et dont je suis le seul à posséder la recette. Une goutte de ce petit miracle sur vos plantations, et vos instruments connaîtront enfin tout l’art du contrepoint ! »

Monsieur Divari remercia Mister Manynotes et le raccompagna jusqu’aux grilles du jardin.

Le dernier postulant était un tout jeune homme, long et maigre comme une flûte à bec. Il avait un regard doux, plein d’une sagesse étonnante pour un garçon de son âge. Ludwig suivit respectueusement Monsieur Divari pour la visite du jardin. Il ne fit aucun commentaire, mais prit le temps de toucher les instruments. Il souffla avec délice dans une clarinette, fit jouer sous ses doigts les touches d’une flûte traversière avec un plaisir visible, serra contre lui une contrebasse avant d’en pincer les cordes, attentif aux vibrations, le sourire aux lèvres.

Lorsque Monsieur Divari posa sa question, Ludwig ne répondit pas. Le maître des lieux, qui observait le jeune homme avec un vif intérêt depuis son arrivée, sourit : il venait de trouver l’héritier des jardins Divari.

Ludwig, sourd depuis sa naissance, saurait mieux que quiconque écouter la musique de ses instruments avec le cœur.

Caroline Hurtut ; Loren Bes
Les Jardins Divari
ORBESTIER, 2015