Le meilleur papa du monde

 
Le petit indien, tout fier, raconta à ses copains qu’il pourrait enfin aller demain pêcher avec son grand-père.
« Nous attraperons un gros poisson et je le sortirai, moi-même, tout seul, hors de l’eau ! Je vous le prouverai ! »
Ses copains ne lui prêtèrent que peu d’attention, et, comme d’habitude, ils se moquèrent du petit indien comme ils le faisaient toujours.

Très tôt le matin, lui et son grand-père se préparèrent donc pour ce jour de pêche tant espéré par le jeune indien. Il n’en pouvait plus d’attendre cette journée.
Aussi longtemps qu’il s’en souvienne, son grand-père lui avait toujours parlé des poissons du grand fleuve.
Le grand-père était assis à l’avant, et, à l’arrière de la pirogue, s’était installé le petit indien. Ils pagayaient tranquillement avec leurs rames de bois à travers la jungle profonde.

Aujourd’hui, l’enfant voulait prouver aux autres qu’il pouvait ramener un énorme poisson à la maison.
Le petit indien, aussi concentré qu’excité, rêvait de rentrer à la maison avec un gros poisson.
Alors qu’ils s’approchaient d’un énorme nénuphar, le petit indien demanda à son grand-père :
« Peux-tu me raconter, s’il te plaît, l’histoire des poissons qui vivent sous les nénuphars ? »
« Mais je te l’ai déjà raconté cent fois, répondit le vieil homme. Et puis maintenant, nous devons nous taire car nous allons jeter nos appâts. Peut-être allons-nous avoir de la chance et attraper notre premier poisson. »

Ils pagayèrent plus loin et essayèrent à un autre endroit, mais ils n’eurent pas davantage de chance. C’était comme si le fleuve avait caché les poissons. Aucun ne voulait mordre.
Le grand-père regarda le petit indien et lui dit :
« Ne sois pas triste ! Nous allons maintenant lancer le filet, et ensuite, nous ferons une petite pause. Tu verras alors combien nous aurons attrapé de beaux poissons. »
Patiemment, ils attendirent que ça morde. Ils attendirent et attendirent, mais pas un seul poisson ne voulut mordre à l’hameçon.
« Oh oui, Grand-père ! »
Tout excité, le petit indien bondit et aida son grand-père à lancer le filet dans l’eau. Seul un morceau de bois clair restait visible à la surface de l’eau. S’il venait à bouger d’un côté ou de l’autre, cela voudrait dire qu’un poisson s’était fait prendre dans le filet.
Tendu, le petit garçon fixait le bout de bois.

Le grand-père tira sur sa pipe et raconta enfin plein d’histoires sur les nombreux poissons qui vivaient sous les nénuphars.
Plusieurs heures passèrent quand soudain, plusieurs petits poissons sautèrent en l’air et disparurent à nouveau sous l’eau.
« Grand-père, pourquoi les poissons sautent-ils hors de l’eau ? » demanda le petit indien tout excité.
Son grand-père, d’une voix calme, lui répondit :
« Peut-être qu’ils veulent nous dire quelque chose d’important. Viens, allons relever le filet, peut-être aurons-nous de la chance. »
« Grand-père, tu vois le gros poisson dans le filet ! dit le petit indien en criant de joie. C’est le poisson des nénuphars ! » Il n’avait encore jamais vu d’aruanã, mais il en avait déjà tant entendu parler !
« Il n’est malheureusement pas pour nous ! dit le grand-père. Nous devons le libérer afin qu’il puisse s’échapper. »

« Mais, grand-père, c’est le plus gros poisson que nous ayons attrapé. Tous les autres sont minuscules. Nous devons le garder. Tu sais combien c’est important pour moi de ramener un gros poisson à la maison ! »
« Viens, aide-moi vite à le libérer ! Je t’expliquerai ensuite pourquoi il le faut. »
Avec précaution, le grand-père attrapa le poisson.
« Tu vois les minuscules alevins dans sa gueule ? Ce sont ses petits. C’est un aruanã, dont je t’ai si souvent parlé. Les aruanãs sont les meilleurs papas du monde. Afin qu’il n’arrive rien à leurs petits, ceux-ci habitent dans la gueule de leur papa pendant un mois, et pendant ce temps-là, personne ne pêche les aruanãs, sinon, les petits mourraient avec lui. Ils sont importants pour nous, car ils avalent les moustiques qui nous rendent malades. »

Un léger sourire aux lèvres, le petit indien rejeta le gros poisson et ses petits dans l’eau.
Le grand-père prit son petit-fils dans ses bras et lui dit :
« Je suis très, très fier de toi ! Aujourd’hui, tu es devenu un grand garçon ! »

 
 
Sueli Menezes ; Annika Siems (ill.)
Le meilleur papa du monde
Paris, Minedition, 2013