Le collectionneur de timbres

Un jour, tout près d’une prison grise située dans la ville où il vivait, un garçon trouve un morceau de papier par terre. Un morceau de papier vierge, déchiré et taché. C’est une enveloppe sans intérêt, à l’exception du timbre collé dessus. Le garçon décide de le rapporter à la maison pour le montrer à son grand-père.

« Ce n’est ni rare ni précieux, dit grand-père, qui observe le timbre vert émeraude à la loupe. Mais c’est très beau. »

Non loin de la prison il y a un village où vit un garçon qui aime les mots. Le garçon lit tous les livres qu’il a chez lui, mais ils ne suffisent pas à étancher sa soif. Il dévore les poèmes et les fables qu’il trouve à l’école et à la bibliothèque, mais il a toujours soif.

Soif de mots.

Les autres enfants demandent au garçon de poser son livre et de venir jouer avec eux dans les champs. Il ne les écoute même pas, parce qu’il voyage déjà dans le temps et court à travers les étoiles. Le garçon se rend bientôt compte qu’il est entouré d’histoires et apprend à les raconter.

Il commence à écrire.

En mettant l’enveloppe sous son oreiller avant de se coucher, le garçon de la ville sent qu’elle est vraiment précieuse. Ce timbre, qui a voyagé dans des endroits inimaginables, l’invite à rêver de lieux lointains, de paysages qui n’ont jamais occupé son esprit jusqu’à présent.

Dans ses rêves, le timbre est un perroquet en papier, un joyau de la couronne d’un roi sage, une perle qui cache un message secret. Le timbre est la clé qui ouvre la porte d’un autre monde, un nouveau monde plein d’aventures. Et plein d’histoires.

Cependant, le quotidien dans une ville polluée est difficile et le garçon est pauvre. Les rêves n’achètent pas de pain et le garçon doit aider sa famille. Il faut qu’il soit grand et fort pour pouvoir trouver du travail. Dès qu’il atteint l’âge requis, le garçon quitte l’école et trouve un emploi de gardien de prison. Il a gardé le timbre.

À la campagne, un autre garçon voit les récoltes ruinées et la rivière devenir noire. Les histoires n’achètent pas de pain. Dès qu’il atteint l’âge requis, le garçon quitte l’école et trouve un emploi dans une usine. Cependant, dans son cœur, il y a une histoire qui continue à être écrite et qui remplit entièrement son esprit.

Alors le garçon écrit.

Il écrit sur une terre ruinée et morte, qui n’attend que les enfants pour la rendre vivante. L’histoire remplit les villageois d’espoir, mais exaspère les propriétaires de l’usine.

Une nuit, alors que tout le village dort, des hommes en uniforme arrêtent l’écrivain, qui n’a pas le droit de dire au revoir à ses parents et amis.

Pas même un mot. Les hommes gris assurent que les mots sont dangereux et l’arrêtent.

Plus d’histoires.

La prison est froide : on ne peut pas parler, on ne peut pas rire, on ne peut pas se faire des amis. Le garçon qui est devenu gardien et le garçon qui est devenu écrivain se sentent seuls. Tous deux ignorent que l’histoire de l’écrivain est de plus en plus connue dans tout le pays.

Qu’elle transmet aux gens un message d’espoir.

Les années passent. Un jour, l’écrivain reçoit une lettre, mais il n’est pas autorisé à la lire. Le gardien se demande pourquoi le prisonnier a reçu une lettre de si loin. Cependant, il ne pose pas de questions, il doit obéir au règlement.  Alors, il met la lettre dans un dossier qui sera rapidement oublié, mais il garde le timbre.

 La première lettre est suivie de bien d’autres, et le dossier s’épaissit. Les timbres sont beaux, lumineux et colorés, grands et petits. Ils ressemblent à des graines apportées par des vents puissants de tous les coins du monde.

On dirait des promesses.

Une nuit, le gardien rêve que tous les timbres disparaissent. Il essaie de les attraper, mais ils s’envolent loin de lui, vers leur pays. Quand il se réveille, il tremble, mais il est soulagé. Les timbres sont toujours dans la boîte où il les a rangés.

Prisonniers.

Le lendemain, le gardien ouvre le dossier et lit les lettres. Certaines sont écrites dans sa propre langue. Beaucoup d’autres, cependant, utilisent des alphabets qu’il n’a jamais vus. Certaines sont écrites au crayon, d’autres à l’encre. D’autres ont aussi des dessins. Il y en a qui ont été écrites par des gens âgés ; la plupart, cependant, ont été écrites par des enfants.

Dans sa cellule, l’écrivain imagine les amis qui ne peuvent pas venir lui rendre visite. Il a faim et il est malade. Un jour, en faisant sa ronde, le gardien s’aperçoit que le prisonnier tremble. Il hésite un instant, mais fait glisser un petit objet brillant à travers les barreaux de la cellule.

Un timbre.

Aucun d’eux ne parle de ce qui s’est passé, car ils ont tous les deux des règles assez strictes à respecter. Cependant, le lendemain, le gardien apporte un autre timbre. Et un autre. L’écrivain sourit. Chaque timbre raconte une histoire sans mots, et l’écrivain se rend compte qu’il n’est plus seul.

Il n’a pas été oublié.

La prison est un endroit austère et gris. L’écrivain est très jeune. Quand il commence à tousser, le sang du gardien se glace dans ses veines. Il sort les lettres du dossier.

L’écrivain lit les lettres.

Ce sont des lettres de remerciement, qui racontent comment son histoire a été transmise de lecteur en lecteur à travers le monde. Les adultes parlent de la joie qu’ils ont ressentie, et ils parlent aussi de renouveau et d’espoir. Les enfants envoient leurs propres histoires, chansons et poèmes. Et tout le monde lui demande d’écrire une autre histoire.

Juste une de plus.

Le gardien voit les lettres qui tremblent dans les mains de l’écrivain et entend sa toux. Il pense à son emploi, à ses parents, à sa vie stable et sûre. Et il réfléchit aux règles de la prison. Il sait qu’il est loin d’être un homme courageux, mais sans hésiter il demande à l’écrivain :

« Racontez-moi une histoire. »

Bien qu’il se sente chaque jour de plus en plus faible, l’écrivain raconte, en chuchotant, une nouvelle histoire. Une histoire si émouvante que le gardien sent qu’il va fondre en larmes. Une histoire avec des paroles qui remontent le moral, qui dénoncent, inspirent et font pleurer de tristesse.

Le gardien demande :

« Encore une, s’il vous plaît ! »

Un jour, grand-père lui avait parlé d’une belle bibliothèque, qui était très loin de l’endroit où ils vivaient. Un endroit pour les gens qui aiment les mots et les histoires. Un lieu pour les écrivains. Mais le gardien se rend compte, en écoutant la toux du prisonnier, que celui-ci ne sera jamais libéré.

Il est trop tard.

Par une aube grise et froide de novembre, le gardien est à côté du prisonnier. Aucun d’eux ne parle, car le médecin de la prison est présent. Cependant, le gardien tient la main du prisonnier jusqu’au bout et parvient à lui chuchoter :

« Au revoir, mon ami. »

Lorsqu’il est seul, le gardien s’assied en réfléchissant à l’écrivain, à la prison, aux hommes gris. Il se demande s’il est assez courageux et assez fort. Ensuite, il dit au revoir à ses parents, mais ne leur donne aucun détail.

Ce serait trop dangereux.

La route est longue et solitaire. Lorsqu’il arrive à la fin de son voyage, le gardien est fatigué. Il a faim. Cependant, la bibliothèque est chaleureuse et sûre, et regorge de gens qui aiment les mots et les histoires. Le gardien sort un petit timbre vert émeraude de sa poche.

Il hésite un instant, puis commence à écrire :

« C’est une histoire qui aurait pu avoir lieu à tout moment et n’importe où. C’est l’histoire d’un garçon qui aimait les timbres et les mots. L’histoire d’une vie qui était perdue mais qui a été sauvée. »

 

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Liberté d’écrire, liberté de lire

 

Cette histoire a été inspirée par deux écrivains : Nurmemet Yasin et Jiang Weiping.

Jiang Weiping est un journaliste qui a passé six ans dans une prison chinoise pour avoir dénoncé la corruption du gouvernement. Nurmemet Yasin est un écrivain qui a été condamné à une peine de dix ans pour avoir écrit une histoire intitulée Le Pigeon Bleu.

Ce ne sont que deux écrivains parmi bien d’autres qui ont été arrêtés un peu partout, dans le monde entier. Leur arrestation n’est pas due au fait qu’ils ont commis des actes de violence, de vol ou de fraude. Non, ils ont tout simplement écrit des mots.

Certains pays ont des lois qui protègent la liberté d’expression, mais beaucoup d’autres non. Dans certains pays, écrire un poème, une histoire ou un essai peut être considéré comme un acte dangereux, et tout ce qui est susceptible d’offenser ceux qui ont le pouvoir est très risqué.

Peu importe que le récit soit fictif ou non. Peu importe qu’il ait été publié dans un livre, un journal ou un magazine. Même ceux qui écrivent du contenu numérique peuvent être arrêtés et voir leur famille menacée.

Dans certains pays, lorsqu’une œuvre écrite attire l’attention d’un représentant du gouvernement – soit parce qu’elle a remporté un prix littéraire, soit parce qu’elle a alerté l’opinion publique sur un problème que le gouvernement veut garder secret – l’écrivain est traduit en justice.

Le procès se déroule souvent en secret et l’auteur n’est pas autorisé à parler à un avocat. Lorsque le procès est terminé, les mots écrits sont interdits et l’écrivain est envoyé en prison, ou dans un camp de travail, parfois pendant des années. Dans ces endroits, les conditions sont dures, ce qui implique que les prisonniers ne reçoivent pas suffisamment de nourriture et de soins médicaux.

Parfois, les écrivains sont torturés, voire assassinés, avant même que l’on sache qu’ils ont été arrêtés.

Un groupe d’écrivains appelé PEN International a créé le premier Comité des écrivains en prison en 1960. Depuis cette date, des militants du monde entier ont travaillé pour aider les écrivains incarcérés, en particulier en rédigeant des lettres. Ces lettres ont pour fonction de demander la libération de l’écrivain au gouvernement qui l’a emprisonné. En outre, ils écrivent aux prisonniers et à leurs familles pour les assurer qu’ils n’ont pas été oubliés.  

Aujourd’hui, le PEN est assisté par le Comité pour la protection des journalistes et reporters sans frontières. Parfois, tout ce que ces organisations peuvent faire est de demander aux gouvernements ou aux institutions pénitentiaires de traiter l’écrivain le moins durement possible pendant qu’il est en prison. D’autres fois, cependant, les écrivains et les journalistes sont libérés plus tôt.

À ce jour, Nurmemet Yasin est toujours en prison, bien que des rumeurs circulent sur sa mort. Comme personne n’est autorisé à lui rendre visite, on ne peut pas confirmer son décès. Jiang Weiping est en liberté et vit avec sa famille à Toronto, grâce aux efforts de PEN Canada.

Jiang Weiping a été la première personne à me parler de l’importance des timbres.

 

Jennifer Lanthier