Paco, prince des rues

 

Prince, c’est bizarre, comme nom, pour un enfant des rues.
Mais personne ne lui en connaît d’autre.
Pour avoir un nom, il faut avoir eu des parents.
Et des parents, Prince n’en a jamais eus. Enfin si, forcément.
Mais il ne se souvient ni de sourires d’un père, ni de caresses d’une mère,
alors c’est comme s’il n’avait jamais eu de parents…

 

 

Un château sans roi ni reine, sans fées pour veiller sur le berceau, sans berceau, sans chambre, sans murs ; juste une sorte de campement bizarre, fait de morceaux de tissu attachés avec des bouts de ficelles et troués de quatre pieux.

Pas de fossé ni de pont-levis, pas même une porte où frapper, on entre et on sort comme on veut, si tant est que les gardes vous laissent approcher.

Parce que le château de Prince est bien gardé : les molosses allongés à l’entrée ont l’air de deux diables. Ils ont le poil crasseux, des balafres et il leur manque à chacun la moitié d’une oreille. À l’un la droite, à l’autre la gauche.

 

Le paysage alors se précise. Autour de l’édifice, un océan de déchets en tous genres : boîtes, bouteilles, cagettes, cartons, bidons. De temps à autre, il semble que les détritus s’animent, la mer se forme en houle, une famille de rats surgit, escalade une antenne rouillée.

Vous l’avez compris, le parc du château, c’est la grande décharge qui jouxte la ville.

Et le royaume de Prince, c’est la rue.

 

Mais personne ne lui en connaît d’autre. Pour avoir un nom, il faut avoir eu des parents. Et des parents, Prince n’en a jamais eus. Enfin si, forcément.

Mais il ne se souvient ni de sourires d’un père, ni de caresses d’une mère, alors c’est comme s’il n’avait jamais eu de parents.

Prince dort, avec son bonnet d’Indien en laine de lama volé sur le marché.

Prince est le plus adroit, le plus rapide, le plus malin de toute la bande où tous se ressemblent : petits, maigres, enveloppés de vêtements sales, le visage crasseux, les traits creusés, des cernes noirs sous les yeux.

Ils sont cinq, quatre garçons entre dix et douze ans et une fille nettement plus jeune : Paquita, trouvée, tout bébé, dans une couverture devant la grille de la décharge.

Est-ce à cause du vent qui fait maintenant claquer les voiles du château ou du tintouin occasionné par les molosses coursant la famille rat ou tout simplement parce que c’est son heure, Prince ouvre un œil.

Il a encore un peu sommeil et pourtant, réfléchit déjà au plan de la journée.

Pas question de traîner au lit.

Il faut avoir déguerpi avant l’arrivée des camions-bennes qui se succèdent à la décharge. Et débranché le poste de télévision, enroulé les vingt mètres de rallonges cachées le tout au fond du campement.

 

L’écran n’affiche qu’une partie de l’image, en bas, et le haut est couvert de zébrures. N’empêche… C’est un luxe que leur envient toutes les autres bandes.

Chaque nuit, après la dernière ronde des milices, nos cinq garnements s’installent comme des pachas devant leur moitié d’image.

Hier, aux informations, une demi-journaliste – à cause des zébrures, on ne voyait que son cou – a parlé de la venue du Pape.

Paquita a demandé :

— C’est quoi, un pape ?

— C’est comme le Bon Dieu, mais en vrai ! a répondu Boiteux, tout excité. Même qu’il va faire un discours sur un écran géant. Et même qu’il s’y connaît en miracles… Allez savoir… Peut-être qu’il pourrait me recoller une jambe neuve ?

Les miracles, Prince n’y croit guère… Lui, ce qu’il sait de la vie, c’est qu’elle n’est pas juste, qu’il aurait bien aimé avoir un papa et une maman, une assiette tous les jours avec plein de gâteaux comme dans les vitrines et une télé où on voit les têtes…

Mais pour Boiteux, il veut bien faire semblant d’y croire, aux miracles… et puis, on ne sait jamais, pour sa jambe, ça vaut le coup d’essayer…

— Ok, les gars, on se fait la virée, mais faudra se tenir tranquilles, hein, pas la moindre bêtise, parce que le Pape, il va être sacrément bien gardé !

— Ouais, t’inquiète, on n’est pas tout fait à fait idiots…

 

Tintamarre de klaxon. Une armada d’antiques bus course des taxis malins. Aux carrefours, des enfants accroupis, en haillons, cirent les chaussures d’hommes en costumes. D’autres distribuent des prospectus, vendent des cigarettes, des cartes postales, des stylos à bille. Parmi eux, Prince reconnaît quelques garçons de la bande du cimetière. Des durs de durs, qui s’embrument le cerveau aux vapeurs d’essence et font des trucs très moches comme voler même les pauvres et tuer sur commande pour quelques pesos.

La place est pleine à déborder, toute colorée d’étoffes rose vif et de tissages indiens. Prince accompagne d’un sourire Boiteux qui se faufile vers l’estrade où l’on devine le Pape en blanc avec sa pièce montée en pierres précieuses sur la tête et ses miracles dans la poche.

Puis il voit Paquita se mêler à un groupe de femmes en chapeaux melons. Il s’inquiète, en grand frère, la regarde disparaître au milieu de la foule, se souvient du nouveau-né dans sa couverture, glisse, quelques secondes, dans un rêve délicieux, son odeur de bébé, les premiers sourires, le premier pas, la fierté de l’avoir tenue en vie…

Plongé dans ses pensées, Prince baisse la garde. Quand il reprend conscience de ce qui l’entoure, c’est pour voir filer un voyou de la bande du cimetière. Dans la foule, juste devant lui, un homme crie : « Au voleur ! »

Pas le temps de comprendre.

Voilà Prince brutalement plaqué contre le bitume, le nez en bouillie, les poignets menottés. Un genou lui écrase le dos. Pour la première fois de sa vie, il a peur. Si c’est la milice, il ne donne pas cher de sa peau…

Non, ce n’est pas la milice.

À côté de son nez, le garçon vient d’identifier un pantalon d’uniforme. C’est la police.

Tout prince qu’il est, le voilà balancé comme un paquet-poste au fond d’un fourgon, ballotté durant un voyage interminable, puis extrait brutalement, poussé dans un cachot au milieu d’autres enfants-paquets.

Certains geignent doucement, les autres semblent dormir.

Prince s’assied dans un recoin, colle ses côtes endolories contre le mur, tâche de reprendre ses esprits. Sans lui, que vont devenir les autres ?

Il n’y en a pas un dans la bande qui ait la caboche assez claire pour être chef.

Si, Boiteux, mais Boiteux, il boite… Un boiteux, c’est la proie rêvée pour les tueurs, un boiteux, ça ne court pas assez vite pour être chef. Alors, en son absence, qui va monter les plans, distribuer les rôles, déjouer les pièges, veiller sur Paquita ? Combien de temps va-t-il rester enfermé ? Dans la cellule, le dallage de pierre pue l’humide et le sale. Il devine en surplomb une corniche où les rats veillent.

La journée a passé. Puis une autre, suivie beaucoup d’autres.

À heure fixe, quelqu’un tourne dans la serrure une grosse clé bruyante et une jambe pousse un chaudron avec une sorte de soupe et des croûtons. Les enfants se précipitent, s’arrachent la gamelle, se tapent dessus, lapent ce qu’ils peuvent, ne laissent rien aux rongeurs. Quand il reprend le chaudron, le gardien en profite pour gratifier d’un coup de pied ou deux les gamins qui pleurent.

 

Au début, Prince se repérait au nombre de repas. Une nuit, deux, une semaine, un mois, deux. Puis il s’est embrouillé, son cerveau est devenu comme un poulpe à l’agonie sur l’étal du poissonnier. Encore quelques soubresauts, et il serait un mollusque mort.

Mais un jour, une dame est venue.

Une qui ne crie pas et ne donne pas de coups de pied. Dans son association, on apprend à lire, à écrire… à devenir électricien, menuisier ou soudeur. La dame a des yeux pleins d’étoiles. Prince est tout remué, parle de Paquita, du château dans la décharge, des chiens avec une seule oreille, de sa bande, sa famille à lui, de Boiteux et du Pape, du voleur, que c’était un de la bande du cimetière…

 

C’est aussi ce que pense Prince. Et il pense aussi à quand il sera libre…

— Et toi, c’est comment ton nom, petit ?

— Prince.

La dame sourit.

— Ça, c’était ton nom de fripouille ! Mais ton vrai nom, c’est quoi ?

— Mon vrai nom ? Ben, c’est-à-dire…

— Qu’est-ce que tu dirais de Paco ?

Paco, c’est un joli nom. Paco, Paquita.

Le prince Paco… Paco, ça lui plaît vraiment beaucoup.

Paco, c’est un vrai nom de vrai petit garçon.

Le lendemain, la dame revint avec Paquita, les garçons et les molosses à une seule oreille. Le surlendemain, Paco était libre.

Sur la caisse à outils que lui offrit la dame aux yeux pleins d’étoiles, il y avait une inscription peinte. Quatre petits mots qu’il put enfin déchiffrer après quelques mois d’école : « Paco, prince des rues ».

 

Françoise Guyon ; Roger Orengo (ill.)
Paco, prince des rues
Grandir, 2006