Petit Indien Terre-de-Neige, Petite Indienne Feuille-qui-Danse

 

PETIT INDIEN TERRE-DE-NEIGE

 

Terre-de-Neige était né par un matin d’hiver, alors que la plaine dormait sous une couverture blanche.
Comme un petit arbre, il avait grandi, de saison en saison.
Terre-de-Neige aimait aller jusqu’au ruisseau. Mais il rentrait toujours les mains vides de la pêche : les poissons frétillants glissaient entre ses doigts.
« Un indien doit savoir fondre sur sa proie comme l’aigle aux yeux perçants ! » lui disait son père.
Mais souvent Terre-de-Neige hésitait trop longtemps.

 

 

Terre-de-Neige aimait tirer à l’arc.
Mais il revenait toujours bredouille de la chasse : les lièvres filaient tous bien plus vite que ses flèches.
« Un indien doit être plus vif que l’éclair ! » lui disait son grand-père.
Mais Terre-de-Neige était aussi lent que les flocons blancs.
Terre-de-Neige aimait jouer avec ses amis.
Mais il perdait toujours : quand il avait compris, les jeux étaient finis.
« Un indien doit être plus rusé que le renard ! » lui disait son grand-oncle.
Mais Terre-de-Neige rêvait, perdu dans les nuages.

 

Arriva le grand jour où chaque garçon de la tribu devait attraper au passage l’un de ces grands chevaux sauvages qui serait le sien, pour toute sa vie.
Mais quand ils passèrent au galop, Terre-de-Neige perdit son lasso.

 

 

Seul, il resta au bord du chemin.
« Jamais je ne serai un véritable indien », se dit-il. Une larme roula sur sa joue.
C’est là qu’un bruit de sabots lui fit tourner la tête. Loin derrière les autres, boîtant, traînant la patte, arrivait un cheval. Il s’arrêta.

 

 

Un instant, ils se regardèrent. Alors, lentement, le petit indien s’approcha de lui. Il lui parla doucement. Le cheval ne bougea pas. Terre-de-Neige caressa son dos d’ébène, et découvrit sa blessure. Elle était profonde. Il la pansa, la couvrant d’un emplâtre de feuilles et de racines.
Du lever du jour au coucher du soleil, Terre-de-Neige soigna l’animal blessé. Pendant des lunes, tandis que les autres jouaient, chassaient, et s’en allaient pêcher…
Il nomma son cheval Flèche d’Ébène.

 

 

Un beau matin, Flèche d’Ébène se redressa enfin et se mit à piaffer gaiement : il était guéri. Prudemment, Terre-de-Neige monta sur son dos — et partit avec lui. Flèche d’Ébène avait l’œil perçant de l’aigle ; il était plus vif que l’éclair, plus rusé que le renard, et plus rapide que tous les chevaux du village. Sur son dos, il mena Terre-de-Neige jusqu’aux rives d’un lac, perdu dans la montagne. Au bord des eaux tranquilles, la pêche lui fut facile.
Et sur son dos, Terre-de-Neige apprit à viser avec tant d’aplomb qu’il fit mouche à chaque fois. Confiant, il voltigeait, plus léger qu’un flocon.

 

 

Ils ne se quittèrent plus. Flèche d’Ébène emportait Terre-de-Neige par-delà les plaines, à la vitesse du vent. Et Terre-de-Neige guidait Flèche d’Ébène jusqu’au sommet des monts, à pas lents. Ensemble, ils découvrirent le monde.

 

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PETITE INDIENNE FEUILLE-QUI-DANSE

 

Feuille-qui-Danse était née par une nuit d’automne, au temps où les grands vents balayaient la plaine, au temps où les rafales faisaient danser les feuilles.
Le vent devint l’ami de la petite Indienne.
Le jour, elle jouait avec lui à l’ombre des arbres.
La nuit, elle s’endormait en l’écoutant chanter.
Un jour, un grand émoi secoua le village : Petit-Caillou, le plus jeune fils de Bison-d’Or, le chef de la tribu, avait disparu. Où était-il passé ? S’était-il endormi au fond d’un tipi ? S’était-il caché sous un fourré ? Il restait introuvable.
« En selle ! cria Bison-d’Or. Petit-Caillou a dû se perdre dans la prairie. Allons fouiller les environs, mais vite ! Le ciel est menaçant. Il faut absolument retrouver l’enfant avant que l’orage n’éclate ! »
Aussitôt, les hommes bondirent sur leurs chevaux et s’éloignèrent au galop. Feuille-qui-Danse regarda tristement le nuage de poussière disparaître au loin.

 

 

Elle aurait tant voulu les accompagner ! Mais les grands refusaient toujours de l’emmener. Seule, elle resta au bord du chemin. Où peut bien être Petit-Caillou ? songeait-elle. Moi aussi, je veux partir à sa recherche ! Une larme roula sur sa joue.
Sans bruit, elle s’en alla rejoindre Blanc-Nuage, son petit poney, et lui passa les rênes. Puis elle scruta le ciel et ferma les yeux quelques instants. Au loin déjà le tonnerre grondait et dans les arbres, le vent soufflait plus que jamais. Mais même furieux, son chant ne lui faisait pas peur, elle le connaissait si bien ! Sans plus tarder, elle partit ainsi sur le dos de Blanc-Nuage.

 

À la sortie du village, la petite indienne prit le chemin escarpé qui menait vers la montagne. Qui sait, se disait-elle, Petit-Caillou a peut-être voulu escalader les grands cailloux ?
Tout à coup, un premier éclair illumina l’horizon. Son poney s’arrêta net. Comme le ciel était beau ! Chassés par le vent fou, les nuages filaient tels des ours affamés poursuivant leur proie.

 

 

Feuille-qui-Danse allait repartir lorsque soudain elle sentit un étrange parfum porté par le vent. D’où venait-il ? Entre les pierres, elle aperçu alors une magnifique fleur de cactus. « Regarde comme elle est belle ! » dit-elle à Blanc-Nuage.
Déjà elle sautait à terre pour plonger, ne serait-ce qu’un instant, le nez dans le fin calice jaune. Jamais encore, elle n’avait senti un tel parfum. Mais là… au pied du cactus… quelque chose remuait dans le sable…

 

 

Des fourmis ! Par dizaines, par centaines, elles allaient et venaient, tout affairées. Avec peine, chacune portait une minuscule graine qu’elle transportait du haut de la falaise jusqu’à un petit trou creusé dans le sol. Fascinée, Feuille-qui-Danse les observa. Les graines étaient blanches, rondes et blanches, comme des grains de millet. D’où peuvent-elles bien venir ? se demanda la petite indienne. Intriguée, elle suivit leur trace.

 

 

En haut de la falaise, le vent hurlait comme une meute de loups sauvages. Sans s’en inquiéter, Feuille-qui-Danse grimpa jusqu’au sommet.
Et là, de l’autre côté des rochers, elle aperçut soudain le petit garçon.
Près de lui gisait l’une des galettes de millet dont les enfants se régalaient au village. C’est elle qui avait attiré cette colonie de fourmis. Feuille-qui-Danse se précipita vers lui.
« Petit-Caillou ! Petit-Caillou ! » cria-t-elle.
Un grand cri de tonnerre recouvrit sa voix.
L’enfant ouvrit les yeux.

 

 

« Quelqu’un, enfin ! murmura-t-il. Quand je suis tombé du grand rocher, j’ai appelé longtemps, mais personne n’est venu. J’ai dû finir par m’endormir… Mon pied me fait si mal, et le ciel crie si fort ! »
Petit-Caillou se mit à pleurer. Il tremblait de tous ses membres.
« N’aie pas peur, dit Feuille-qui-Danse. Les ours qui courent dans le ciel jouent seulement à cache-cache et grognent de plaisir. Viens maintenant, je vais t’aider. »

 

Elle alla chercher Blanc-Nuage, souleva l’enfant et, doucement, l’installa sur son dos. Autour d’eux, le ciel n’était plus qu’éclairs.
Au village, la tribu au complet attendait, désemparée, sous les lourds nuages gris. Malgré tous leurs efforts, les hommes n’avaient pas trouvé l’enfant nulle part.
Quelle joie ce fut lorsque soudain, ils virent arriver Feuille-qui-Danse avec Petit-Caillou !

 

 

À peine étaient-ils à l’abri que des trombes d’eau s’abattirent sur la terre.
« Merci à toi, Feuille-qui-Danse, dit Bison d’Or, le soir venu. Tu as sauvé mon fils ! Nous étions tous passés près de lui au galop, toi seule a su trouver sa trace. »
« C’est grâce aux nuages, aux fourmis et à la jolie fleur de cactus », expliqua Feuille-qui-Danse, et elle lui parla de toutes ses découvertes.
« Ce parfum sentait si bon. Il faudra que j’y retourne demain avec Blanche-Nuage ! » dit-elle enfin.
« Je ne l’ai jamais remarqué, répondit Bison-d’Or. Moi qui ai déjà vécu tant de lunes, j’ignore encore tout de ces fleurs ! Nous irons ensemble, petite fille du vent ! »
Et il posa sa grande main sur son épaule.

 

 

Géraldine Elschner
Petit Indien Terre-de-Neige,
Petite Indienne Feuille-qui-Danse
Paris, Minédition, 2012