Une vraie écoute

Vraieécoute1

 

     J’ai connu un homme qui, chaque fois qu’il traversait un champ, écoutait le maïs qui chantait…
     — Expliquez-moi comment vous faites pour écouter le maïs.
     — Il faut beaucoup de patience. Il faut prendre tout son temps.
     — Mais j’ai tout mon temps ! Alors…
     Il écoutait tellement bien…
 
     Un jour, il entendit les semences des fleurs champêtres qui germaient sous le sol. Et comment ? Tout simplement, il eût la chance de se trouver, ce jour-là, sur un col, après une forte averse… C’était, d’après lui, l’endroit le plus paisible du monde… et il y resta assez de temps pour écouter le silence.
     J’ai continué :
     — Quelle surprise lorsque vous avez écouté les semences !
     — Pas du tout. C’est la chose la plus naturelle au monde.
     Et il a souri.
 
     Une autre fois nous avons vu un lézard qui se faufilait parmi les fissures d’un rocher.
     Lui, habitué à se poser de vraies questions, remarqua :
     — Je me demande ce que le lézard et le rocher pensent l’un de l’autre.
 
     Après, nous nous sommes appuyés contre un autre rocher pendant un certain temps. Et il me demanda :
     — Peux-tu écouter ? On dirait qu’ils s’aiment bien.
     — Je n’ai rien entendu.
     Alors, il ajouta :
     — Ce que je viens de distinguer, c’est le son du bonheur du rocher. Quand les choses sont heureuses, elles s’agitent doucement… C’est la chose la plus naturelle au monde.
     — Si seulement je pouvais moi aussi les ouïr…
     — Peut-être un jour, m’a-t-il encouragé.
 

Vraieécoute3

     Une de ses amies écouta, à l’âge de sept ans, la rumeur d’un ciel plein d’étoiles. Et, à quatre-vingt-trois ans, un cactus qui fleurissait dans le noir. Au début, sans rien comprendre, elle avait suivi le son… et lorsqu’elle l’apercevra, il y avait déjà vingt fleurs blanches qui brillaient au clair de lune.
     — La plupart des gens n’entend jamais la vibration des choses.
     — Et pourquoi ?
     — De nos jours, qui consacre son temps à écouter ce qui est vraiment important ?
     — Je veux essayer… Mais par où commencer ?
     — Par les collines, les fourmis, les lézards, les semences… Ce sont les petites choses qui nous guident ! Commence par une toute petite chose. Pas une montagne, pas l’Océan Pacifique. Juste une petite flaque, une semence, un petit lézard, une poignée de poussière, ou une vague de sable.
     — Ce sera tout d’abord la vague de sable !
 

Vraieécoute5

     Lui, il commença par un arbre : quand il était jeune, il grimpait chaque matin à un peuplier et il y restait assis… Et il écoutait… D’après lui, les arbres sont honnêtes et n’aiment guère les gens compliqués.
     — Tout d’abord, tu dois respecter ce que tu veux écouter. Si tu crois que tu es plus importante qu’un petit lézard, tu ne l’écouteras jamais, même si tu restes assise au soleil toute ta vie. On ne doit jamais avoir honte d’apprendre avec le sable, les insectes ou n’importe quoi.
     — Je n’en aurai pas !
     — Et puis, c’est bien de faire un bout de chemin avec les autres, mais c’est mieux de se promener tout seul. Ainsi, tu peux t’arrêter et écouter à ton aise.
     — D’accord !
 
     Ces paroles, je les ai gardées dans mon cœur.
     Mais, au début, j’ai failli tout abandonner… car je n’écoutais que ce que tout le monde écoute : le vent, les coyotes, les pigeons, les cailles…
     Pourtant je n’ai jamais abandonné les montagnes. J’avais pris l’habitude de leur chanter des chansons… C’était sans cesse le même refrain : “Salut, les montagnes ! Salut, les montagnes !”
 
     Un jour, j’ai dû m’absenter pendant une semaine.
     Les montagnes me manquaient…
     En revenant, le lendemain, je me suis levée tôt et je suis allée à leur rencontre.
     Et ce fut comme la première fois…
 

Vraieécoute4

     Nous savons tous que, tôt le matin, les choses semblent différentes…
     Partout où j’allais, je me disais : “Me voici !” Et tout était à sa place.
     Au lieu de prendre le chemin qui mène au sommet, j’ai suivi la pente rocheuse. Bien que plus raide, c’est elle que je préfère.
     J’ai découvert et ramassé trois plumes de faucon, et j’ai encore salué les montagnes. Et soudain, j’ai entendu ! Je ne chantais plus seule ! Les montagnes chantaient avec moi…
     Bien sûr, on ne peut pas reproduire leur chant… mais je suis sûre que le son venait des rochers couverts de lave brillante. Et c’était un doux murmure qu’épousait le vent…
 
     Le plus vieux son du monde…
     Et moi, j’étais là, entourée par ce son, à sept heures du matin, et je n’avais qu’une chose en tête : “Enfin, j’écoute !”
     Et ça ne m’étonnait même pas.
     Car c’est la chose la plus naturelle au monde.

 

Vraieécoute6

  

Byrd Baylor
The other way to listen
New York, Aladdin Paperbacks, 1997
(Traduction et adaptation)

 

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