Deux soeurs reçoivent de la visite

 

Deux sœurs vivaient sur une île où elles menaient une existence heureuse.
Il n’arrivait jamais rien de grave, sauf, peut-être, quand les escargots avaient mangé les fraises, ou que le thé venait à manquer.
Alors les deux sœurs, en trois coups de rame, allaient se ravitailler à la ville voisine.
Une fois par semaine, le bac apportait les journaux.
La vie s’écoulait gentiment.

 

Jusqu’au jour où le bac apporta aussi une lettre. Les deux sœurs ouvrirent l’enveloppe et trouvèrent à l’intérieur le message suivant :
Je serai là mardi,
Votre cousin Hans.

 

 

— Mardi ? Mais c’est aujourd’hui !
Et de fait, le cousin était arrivé avec le courrier.
Quelle joie pour les deux sœurs de recevoir de la visite !

 

Dès le lendemain cependant, le cousin leur dit :
— Comment peut-on vivre ainsi ! Ne vous inquiétez pas, je vais vous aider ! Nous allons mettre de l’ordre dans tout cela !
Il entreprit d’abord de réparer le robinet de la cuisine…
la lampe du salon…
… et quelques bricoles encore.

 

 

Puis il se mit à repeindre la maison.
— Ha ! ça vous étonne ! lança-t-il aux deux sœurs ébahies. C’est tout de même beaucoup mieux qu’avant. Et tout à fait moderne. Pour vous je le fais volontiers, pas d’histoires !

 

 

Quand, le lendemain matin, les sœurs arrivèrent à la cuisine, le cousin avait déjà dressé la table.
Mais où étaient passés le beurre et la confiture ? Et les crêpes ?
— À partir de maintenant, il n’y aura que du musli. Vous verrez comme c’est bon pour la santé ! Et si léger ! N’est-ce pas formidable ?

 

 

Au dîner, il déclara :
— Les animaux n’ont rien à faire dans la maison ! Ils apportent des microbes !
Dès lors, le chat, le chien et l’oiseau durent vivre dehors, ce qui, par temps de pluie, est franchement désagréable.

 

 

Il faisait nuit noire et les deux sœurs dormaient encore profondément quand, quelques jours plus tard, le cousin cria gaiement :
— Déjà réveillées ? Allez, un peu de gymnastique matinale ! Rien de tel pour démarrer la journée du bon pied !

 

À compter de ce jour, les deux sœurs durent faire des exercices compliqués tous les matins, dans le froid de l’aube.
Bientôt, le cousin voulut aussi qu’elles se mettent à la natation.

 

 

Un matin, en se brossant les dents, les deux sœurs entendirent des bruits suspects au salon.
— J’ai mis un peu d’ordre ! Ne me remerciez pas, je le fais avec plaisir ! Tout ce bric-à-brac ira au grenier, le salon est trop encombré. Je vais vous montrer, moi, comment on vit de nos jours !

 

 

La maison était devenue vide et inconfortable.
Même la belle horloge avait disparue.
Un profond silence régnait.

 

Cet après-midi-là, après leur petite sieste, les deux sœurs se rendirent au jardin pour arroser les fleurs.
Mais il était déjà trop tard.
— Il fallait bien que quelqu’un nettoie ces massifs ! Vous serez étonnées de voir à quel point le jardin a embelli !

 

 

La grisaille et l’ennui s’installèrent pour de bon.
Tout allait de mal en pis.
Les deux sœurs tombèrent malades.
Un soir, l’une d’elles demanda prudemment :
— Tu ne trouves pas qu’il passe un peu les bornes ?
— Dieu soit loué, je pensais que tu l’approuvais ! répondit l’autre. Nous devons absolument l’arrêter !
— Oui, mais comment ?
Elles y pensèrent toute la nuit.

 

 

Quand, au matin, elles allèrent trouver le cousin dans sa chambre, elles le trouvèrent en train de faire sa valise. Il leur dit sans détours :
— Décidément, vous êtes trop ennuyeuses ! Quelles tristes créatures ! Ne vous ai-je pas aidées ? N’ai-je pas rangé et arrangé votre maison de fond en comble ? Et tout cela, sans le moindre merci. Je n’ai pas de temps à perdre avec des gens comme vous ! Je rentre chez moi sur-le-champ !
— Reste encore un peu ! le prièrent les deux sœurs, qui étaient bien élevées.
— Non, non, pas le temps ! cria le cousin sans plus attendre.

 

 

À peine le bac parti, tout redevint comme avant.
Les animaux revinrent habiter à la maison, le chien dormit de nouveau sur le canapé et la maison retrouva tout son confort.
Les deux sœurs se rétablirent aussitôt.

 

 

Parfois, en épluchant les pommes de terre ou quand elles prenaient l’air au jardin, elles songeaient à ce gentil parent qui leur avait rendu visite récemment.
Elles ne regrettaient qu’une chose : qu’il soit parti fâché.

 

Sonja Bougaeva
Deux sœurs reçoivent de la visite
Paris, Sarbacane, 2009
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