La petite fille de la pluie

 La petite fille de la pluie_1

 

      Avec papa et maman nous étions en vacances en Normandie sur une île, dans une maison de location, toute petite et coquette. Mais je m’ennuyais. Je me sentais seule. Alors tous les jours j’allais m’asseoir sur un gros rocher, planté dans le sable de la plage et je regardais les milliards de vaguelettes danser la lambada sur la mer.
      Dans le ciel, les nuages gorgés d’eau faisaient la course défilant à toute vitesse, comme s’ils ne voulaient pas faire de l’ombre au soleil blanc. Au loin, les mouettes se confondaient avec les voiles des bateaux. La plage était presque déserte, sans doute à cause de l’eau trop froide. Un vent léger soufflait. Quand il s’engouffrait dans les cheveux des deux petits garçons blonds qui jouaient avec un cerf-volant, pas très loin de moi, il les faisait flotter avec beaucoup de grâce et de légèreté. C’était beau à voir. J’aurais aimé avoir des cheveux aussi fins, à la place de mes frisettes.
      Les deux garçons étaient jumeaux, tout blancs et tout beaux. Ils habitaient avec leurs parents dans une maison de location parallèle à la nôtre. À chaque fois que je les rencontrais sur la plage, papa me taquinait en me disant d’aller jouer avec eux. Je n’osais pas. Dans leurs yeux, quelque chose me déplaisait. Mais j’avais très envie de jouer avec leur cerf-volant, le tenir entre mes doigts, fermer les yeux et m’envoler avec lui là-bas en haut, là où les mouettes faisaient des pirouettes…
 
      Un jour, le cerf-volant piqua et tomba à mes pieds. Une chance ! L’occasion rêvée de faire connaissance avec mes deux voisins. Je me levai, ramassai l’objet et le tendis aux garçons qui s’étaient approchés de moi. Je leur souris et dis que leur cerf-volant était très joli. Silen­cieux, ils me fixaient avec un air pas gentil du tout. Tout à coup l’un d’eux me prit le cerf-volant des mains et le reposa à terre, là où il était tombé.
      — Tu touches pas à notre cerf-volant !
      — Pourquoi ? demandai-je, étonnée.
      — Parce que t’es pas comme nous !
      — Si, je suis comme vous !
      — Non, dit l’autre, non !
      Je baissai les yeux sur moi pour me regarder. Je me voyais blanche, juste un peu bronzée par le soleil d’été.
      J’étais triste et énervée à la fois. Je ne comprenais pas. C’était la première fois qu’on me disait des méchancetés comme ça. Je voulus demander la raison à papa, mais il s’était endormi. Alors je me suis rassise sur mon rocher et je me suis remise à regarder la danse de la mer. Je voulais pleurer. Je regardais sans cesse ma peau, touchais mes cheveux frisés. Et si je n’étais pas comme eux ?
 
      Voilà que, sans prévenir, l’atmosphère se brouilla. Des nuages dans le ciel s’amoncelèrent. Le cerf-volant se détacha et s’évanouit dans l’air. Les deux garçons poussèrent des cris de stupéfaction. Je sentis qu’il se passait quelque chose. Un puissant rayon de lumière se fraya un passage entre ciel et terre, comme un couloir transparent. Une forme glissa à l’intérieur, en sortit, puis vint se planter devant moi, extraordinaire. Elle me regarda dans les yeux et dit « Je suis la fille de la pluie ».
      Elle avait la grâce d’une fée, habillée d’une robe taillée dans des nuages aux reflets gris-bleu, soyeuse comme une caresse. Ses long cheveux étaient des vagues turquoises qui jaillissaient vers ses pieds, son visage semblait sculpté dans le vent, par le vent, finement, dans ses yeux luisaient deux perles d’or dans lesquelles je vis le cerf-volant. À ses oreilles pendaient deux boucles, deux gouttes de pluie qui faisaient une fontaine magique.
      Bouche-bée, je ne pouvais plus parler. Elle souriait toujours. Elle me dit qu’elle avait tout entendu d’en haut. C’est pour ça qu’elle avait subtilisé le cerf-volant. Elle me le tendit en disant :
      — Tiens, tu iras leur rapporter toi-même… Puis elle dit : — Tu es très belle, Faema, avant de disparaître dans son couloir de lumière.
 
      Ensuite tout redevint normal. J’avais dans les mains un cerf-volant incrusté de minuscules étoiles multicolores. Je le rapportai aux deux garçons. Dans leurs yeux, maintenant, on voyait l’émerveillement ! Ils pensaient que j’étais une magicienne…
      Je dis seulement :
      — La petite fille de la pluie, grise et bleue, venue du ciel, me l’a rapporté pour vous.
      Et c’est ainsi que je devins leur copine.
 

 

Azoug Bégag
 
Jean-Hugues Malineau ; Claire Nadaud (org.)
Almanach
Amiens, La Charte Corps Puce Jeunesse, 1996
(Adaptation)
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