L’épouvantail qui voulait voyager

L´épouvantail1

 

Le vieil épouvantail se sent si seul qu’il pleure. Il se sent si inutile qu’il pense ne plus avoir d’amis, personne pour l’aider à se promener, juste de l’autre côté de la colline, lui qui n’a jamais bougé de son champ. Mais un jour de printemps, deux cent mille oiseaux l’emmènent pour un voyage extraordinaire !

 

♦♦♦

 

Là-bas, derrière les collines où l’aubépine fleurit
non loin de cet endroit où la rivière dévie,
au beau milieu d’un champ qu’on ne cultive plus,
se dresse une étrange silhouette oubliée et perdue.
Les bras ouverts, les yeux pointés
sur des feuillages lointains,
ce n’est pas un paysan, seul au travail,
ce bonhomme, cette silhouette,
pas un chasseur ayant perdu son chien…

 

Cette ombre, c’est un vieil épouvantail,
même pas un homme, moins qu’une marionnette.
On pourrait l’appeler Alphonse, Henri ou Salomon,
mais comme personne jamais ne lui parle, à quoi bon.
Chargé d’effrayer les oiseaux alentours,
on l’a planté ici depuis toujours.
« Toujours », évidemment, ce n’est pas vrai
mais tout ce temps paraît une éternité.
Sur ses pieds,
on a récupéré deux vieilles bottes en caoutchouc trouées.
Pour ses mains, deux gants bourrés de crin.
Sa veste rouge, aux gros boutons dorés,
a servi dans la fanfare d’un village des environs,
à un ancien qui jouait du cornet à pistons.
Son large chapeau, déchiré en lambeaux,
couvre une passoire qui lui sert de tête.
Pour faire ses yeux, on a taillé deux rondelles de bouleau,
et pour ses dents, des morceaux d’assiettes.

 

Avant, les corbeaux le craignaient,
les merles le fuyaient
en l’apercevant ainsi planté,
les étourneaux l’évitaient,
même les hirondelles, dans les parages, ne se posaient jamais.
C’était avant,
lorsque poussait dans ce grand champ,
autre chose que des chardons et du chiendent.
C’était au début, il y a longtemps,
les choses ont bien changé maintenant.

 

À présent, les épaulettes fanées de sa veste en guenilles,
son chapeau, ses bras écartés, son uniforme de pacotille,
plus un seul oiseau ne les redoute jamais.
Lui qui était plus fier qu’un général d’armée,
protecteur de ce champ, son territoire…
n’est même plus l’ombre d’un guerrier,
et ne sert plus à rien que de pauvre perchoir.
Voilà pourquoi, le vieil épouvantail pleure.
De vraies larmes !
Des salées, des rondes, qui coulent sur son visage rouillé,
qui évitent ses dents en assiettes ébréchées.
Ce sont les larmes d’un humain,
ni celles d’un épouvantail, ni celles d’un gros pantin.
Et ses lamentations sont celles d’un malheureux :
— Je suis si vieux, si vieux…
Éloigner les oiseaux, les faire déguerpir, je n’ai jamais rien fait de mieux.
Mais à jouer les sentinelles, à défendre cette parcelle,
je n’ai pas réussi à me faire un ami !
Un inutile, voilà ce que je suis.
Je me sens si seul et j’ai si peur de n’avoir rien de ma vie.

 

Pas d’amis ?!
Quelle plaisanterie !
Nous on t’aime ! chante alors une hirondelle.
— Un inutile, dis-tu ?
Mais pour nous, sais-tu
que tes bras sont les plus doux ? !
ajoute doucement un coucou.
— On t’adore ! scandent ensemble
d’autres oiseaux qui se rassemblent
de tous les arbres, de tous les rochers de la contrée.
— Pour nous reposer, tu es notre préféré !
— Tu pourrais nous demander n’importe quoi,
on le ferait immédiatement pour toi !

 

Alors emmenez-moi ! Loin d’ici !
supplie le vieil épouvantail, entre deux sanglots.
— Comment ? Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?
s’étonnent en chœur les pies, les mésanges,
les chardonnerets et les loriots.
— Emmenez-moi !
Pas pour voir la mer ou la muraille de Chine,
pas visiter l’Afrique,
simplement de l’autre côté de ces collines,
ce serait magnifique !
Emmenez-moi !
S’il vous plaît, s’il vous plaît ! répète-t-il encore.
Puisque vous vous dites mes amis, alors,
emmenez-moi ailleurs avant que je meure !

 

Cette nuit-là, tous les oiseaux tiennent conseil.
Dans aucun nid on ne dort, on a autre chose dans la tête.
On discute jusqu’au lever du soleil,
c’est décidé, il faut tenir la promesse faite.
Pas six, pas cent, pas mille…
Au matin de ce jour de printemps,
un nuage entier de deux cent mille oiseaux
s’agrippe le plus délicatement
à un épouvantail pas plus lourd qu’un roseau.

 

Et il éclate d’un rire émerveillé d’enfant,
lorsqu’il décolle doucement de son champ.
Ému, il voit la rivière au-delà de ce qu’il en connaît.
Les cimes des arbres, le champ aussi où on l’avait planté.
— Regarde, toi qui veut voir les collines et derrière,
Il n’y a vraiment rien d’extraordinaire !
D’autres champs, plus petits ou plus grands, tous oubliés,
encore la rivière, plus large au bord, les mêmes bosquets !
C’est tout !

 

C’est magnifique ! Emmenez-moi encore,
allez… par ici, et aussi par là !
— Tu trouves, vraiment ? s’étonnent les oiseaux.
— Oui, c’est magique ! Encore par là-bas !
Il vole ainsi des heures. Des heures…
Ses amis se relaient pour ne jamais avoir à le poser.
Et puis tout à coup, il l’aperçoit !
Elle est dans un champ. Il sent son cœur qui bat.

 

Descendez, s’il vous plaît ! se met-il à crier.
Même sans chapeau, avec ses cheveux en chiffons,
Même sans veste, dans sa blouse bleue en nylon,
même si ses yeux sont de gros bouchons en plastique,
même si sa bouche n’est qu’un vieux râteau antique…
Elle lui ressemble tellement, tellement !
Elle aussi écarte les bras depuis si longtemps !

 

Les oiseaux, exactement comme il faut, face à elle le déposent.
Ils roucoulent, claquettent, sifflent, jasent, piaillent…
et puis se taisent.
Les deux épouvantails n’ont pas besoin de l’aide des oiseaux.
Cella se passe en un instant, sans le moindre mot.
Ni lui, qu’on n’appelait jamais, ni elle, qui n’a pas de nom…
leurs bras se referment à jamais,
l’un sur l’autre, pour de bon.

 

Ils sont toujours là-bas, quelque part dans un champ.
C’est un arbre aux deux troncs enlacés à présent.
Sa ramure est immense et abrite les amours
de deux cent mille oiseaux qui s’y posent souvent.
Cet arbre est là pour longtemps, à jamais,
Un « toujours » qui mesure plus que l’éternité.

 

 

Hubert Ben Kemoun
L’épouvantail qui voulait voyager
Paris, Éditions Flammarion, 2006
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