Le vieil homme qui faisait danser toutes les saisons


     L’histoire que je vais te raconter se passe à l’école d’un petit village.
   Dans la classe des plus jeunes enfants, ils n’étaient que sept et tous les sept n’aimaient pas aller à l’école. Tu comprendras pourquoi quand je t’aurai présenté leur maîtresse, « Mademoiselle Petsec ».
    Ce n’était pas son vrai nom, bien sûr, mais c’est ainsi que ses élèves l’appelaient… Toujours de mauvaise humeur, elle parlait très très très vite, avec des mots très très très compliqués. Les enfants ne comprenaient rien, ne retenaient rien, et forcément, quand elle les interrogeait, ils ne savaient rien. Alors elle s’énervait et les punissait.
∫ ∫ ∫
     Et puis, un jour, un homme étrange arriva dans leur village…
    Il s’installa dans une petite maison en mine, au milieu des vignes, sous un immense marronnier… On n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi original !
     Cet homme était très vieux et, à n’importe quelle heure et par n’importe quel temps, il déambulait dans les rues en jouant du violon. Il se faisait remarquer avec son immense short, sa veste en peau de lapin et ses cheveux argentés dressés à la diable ! Tout le monde se moquait de lui…
     Tout le monde, sauf les sept élèves de Mademoiselle Petsec.
     Ils aimaient beaucoup la musique de ce drôle de bonhomme. Et, en le suivant partout pour l’écouter, ils avaient découvert de drôles de choses.
   Le violoniste jouait SEUL, et pourtant les enfants entendaient en même temps d’AUTRES instruments de musique. Ils les entendaient, mais ils avaient beau tourner la tête de tous les côtés, ils ne les voyaient pas. Ces instruments étaient invisibles…
   C’était toujours les mêmes mélodies. Il y en avait quatre. Et, pour chacune, des phénomènes différents se produisaient.
     Pendant la première musique, les petits sentaient d’abord un parfum de muguet, puis des milliers de pétales de fleurs surgissaient on ne sait d’où et se mettaient à voltiger en mesure autour du violoniste.
    Pendant la deuxième, c’était l’odeur du foin fraîchement coupé qui chatouillait leurs narines… Ensuite, des centaines de papillons se posaient sur les épaules du vieux monsieur. Ils battaient des ailes très vite, ces papillons, comme s’ils applaudissaient.
    Pendant la troisième mélodie, l’air sentait bon la pomme, puis des feuilles mortes toutes dorées venaient faire une ronde autour de ses cheveux argentés. C’était joli !
     Enfin, pendant la quatrième, des flocons de neige tombaient comme à Noël, et, comme à Noël, les petits reconnaissaient l’odeur des marrons grillés.
      Tant de magie ne t’aurait pas émerveillé toi aussi, hein ?
∫ ∫ ∫
     En classe, un matin, ils étaient en pleine leçon, quand soudain :
     — C’est la musique des papillons ! s’écria Joséphine en se levant d’un bond.
     Et, avec tous ses camarades, elle sortit en courant rejoindre le violoniste qui venait de passer devant l’école.
     — Mais, mais… Mais enfin où allez-vous ? Revenez tout de suite ! Vous me copierez cent fois « Je ne dois pas quitter ma place pendant la classe ». Non, pas cent fois, TROIS CENTS fois ! Non, MILLE fois !
     La maîtresse voulut les rattraper, mais au coin de la rue ils avaient disparu. Volatilisés ! Elle les chercha dans tout le village : personne ne les avait vus… Ils avaient dû suivre le violoniste jusque chez lui !  Sûrement !… Alors, Mademoiselle traversa les vignes comme une fusée et trouva le vieil homme devant sa petite maison sous le marronnier. Il jouait comme toujours, mais il était SEUL :
     — Où sont les enfants ?
     — QUELS enfants ?
     — Ben, mes élèves ! Paul, Théo, Marc, Antoine, Anna, Vincent et Joséphine. Ils vous ont tous suivi.
     — C’est possible ! Mais je ne les ai pas vus ! Je ne regarde jamais derrière moi ! dit-il en replaçant son violon sous le menton.
     Mais OÙ étaient-ils allés ?
     Mademoiselle Petsec les chercha partout : derrière l’église, dans les vignes, dans les greniers, au bord de la rivière, dans les caves, et même dans le cimetière… Partout, je te dis, partout ! INTROUVABLES ! Un vrai mystère ! Ils n’étaient nulle part…
     L’inquiétude grandissait… Alors ne sachant que faire, elle alla de nouveau questionner le vieux monsieur. Mais celui ne savait rien de plus ! Elle allait s’en retourner, quand elle reçut sur le nez, BING ! une petite sandale rose.
     Au-dessus de sa tête, dans l’immense marronnier, devine qui était perché ? Paul, Vincent, Anna, Marc, Antoine, Théo et Joséphine. Tous découverts, à cause d’Anna qui avait laissé tomber sa sandale…
     Théo, le plus petit de la bande mais pas le plus timide, dit :
     — On est venus ici pour écouter la musique !
     — Vous avez quitté la classe pour ça ?
     — Ben oui !!
     Dans l’arbre, la musique leur avait fait comprendre que chacune des quatre mélodies du vieux Monsieur correspondait à une saison de l’année. Eh oui !
     Le parfum du muguet avec les pétales des fleurs, c’était le PRINTEMPS.
     L’odeur du foin coupé et les papillons, c’était l’ÉTÉ.
     Celle des pommes avec les feuilles mortes, c’était l’AUTOMNE.
    Et les marrons grillés en même temps que les flocons de neige, évidemment c’était l’HIVER…
     Et sais-tu comment s’appellent justement ces musiques ?
   « LES QUATRE SAISONS », et le nom du compositeur génial qui les a écrites : VIVALDI… Antonio Vivaldi.
∫ ∫ ∫
     Une fumée sortit de la cheminée du vieux monsieur… En effet, il sortit sur le pas de sa porte, son violon à la main. Lui qui d’habitude ne parlait jamais ou presque s’approcha de Mademoiselle Petsec :
     — Vous êtes-vous demandé, Mademoiselle, pourquoi vos élèves n’aiment pas l’école et pourquoi ils m’ont suivi ?
     — Je ne sais pas. Dès que vous êtes passé, ils ont tout quitté. Rien n’aurait pu les empêcher de vous suivre.
     — Ce n’est pas MOI qu’ils ont suivi, c’est la MUSIQUE. Elle a certains pouvoirs cette musique si on sait l’écouter, et eux ils SAVENT l’écouter.
     — Il faut pourtant bien qu’ils retournent à l’école !
     Avec un petit sourire, le vieil homme cala son violon sous le menton.
     Le violoniste jouait le concert de L’HIVER, et les enfants avaient vraiment l’impression de voir la neige tomber à gros flocons… Cette mélodie était si belle que même les oiseaux en oubliaient de chanter.
     Vue de là-haut, la maîtresse leur paraissait différente… toute petite et fragile. Elle ne bougeait pas, elle écoutait aussi.
     Là, il se passa quelque chose qui va beaucoup t’étonner… Plus elle écoutait la musique, plus son visage se transformait. Ce visage toujours sombre et chiffonné petit à petit se détendait, s’adoucissait… Et tout à coup il s’éclaira d’un vrai sourire. Que lui arrivait-il ? À force de bien écouter, elle voyait les flocons de neige elle aussi ? Eh bien oui ! Elle aussi commençait à aimer la musique. Incroyable non ?
     Au bout d’un petit moment, le vieil homme sans s’arrêter de jouer, s’en alla à travers les vignes… Aussitôt, les enfants se laissèrent glisser le long des branches pour le suivre.
     La maîtresse sentit alors une petite main dans la sienne : c’était cele de Théo. Pour la première fois, un élève osait lui prendre la main…
    Tu aimerais bien savoir où le violoniste les emmenait, hein ? Eh bien, c’est dans leur classe qu’il les ramenait ! Oui, mais attends… à partir de ce fameux jour, tout fut différent !
    Paul, Théo, Marc, Antoine, Anna, Vincent et Joséphine n’auraient manqué l’école pour rien au monde. Mademoiselle leur parla moins vite, choisit des mots simples pour expliquer les leçons. Calcul, dictées, conjugaisons étaient devenus avec elle vraiment amusants… Souvent, avec des histoires et des imitations, elle les faisait rire comme des fous… Sa gaieté donnait ENVIE d’apprendre, ENVIE de se passionner, ENVIE de se balader dans les livres. ENVIE d’aller à l’école, quoi !
     Comme tu le vois, la musique avait complètement transformé leur maîtresse.
     Il l’avait bien dit le vieux monsieur, le cher homme :
     LA MUSIQUE A DE JOLIS POUVOIRS SI ON SAIT L’ÉCOUTER.
     Et toi, l’as-tu bien écoutée ?… On recommence ?

 

Marlène Jobert ; Frédérick Mansot
Le vieil homme qui faisait danser toutes les saisons
Issy-les-Moulineaux, Éditions Glénat, 2004
(Adaptation)
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s