Louis Braille, l’enfant de la nuit

 
 
Louis Braille est devenu aveugle à l’âge de trois ans à la suite d’un accident. Cela ne l’empêche pas de vivre presque comme les autres enfants. Mais à l’école, les difficultés commencent, car il veut apprendre à lire…
Le jeune garçon se fait alors une promesse incroyable : il trouvera le moyen de déchiffrer ce que ses yeux ne peuvent voir.
L’histoire vraie d’un destin hors du commun ; une leçon de courage et d’humanité.
 
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La démonstration de l’alphabet
 
      Le vieux bâtiment de l’école était sale et délabré. Depuis des années, il menaçait de tomber en ruine. Mais, finalement, on avait trouvé de l’argent pour bâtir une nouvelle maison et l’Institut déménagea. Le Dr Dufau prépara soigneusement la cérémonie d’inauguration. De nombreuses personnalités furent invitées, des enseignants, des savants, des membres du gouvernement. Il y aurait bien sûr des discours.
      Mais le clou de la cérémonie serait l’explication de l’alphabet Braille.
      Louis Braille, en compagnie des autres professeurs, s’installa sur l’estrade. Il prit place sur son siège au moment même où commençait la cérémonie. On entendait les spectateurs se tourner et se retourner dans leur fauteuil. Il y eut tout d’abord les allocutions. La plupart d’entre elles étaient interminables. On entendit des murmures dans l’assistance. « Qu’ils se dépêchent avec leurs discours », pensa Louis.
      Vint enfin son tour.
      Tout d’abord, Joseph Gaudet lut un papier expliquant l’alphabet. Le public ne cessait toujours pas de se tourner et de se retourner dans les fauteuils, ni de murmurer. Alors, le Dr Dufau amena une fillette aveugle sur le devant de l’estrade. Elle avait de grands yeux noirs et de longs cheveux bouclés. Le public fit silence. C’était déjà mieux que toutes ces parlotes.
      Le Dr Dufau ouvrit un livre et commença à lire. La petite file se tenait à côté de lui et écrivait chaque mot en alphabet Braille. Lorsque le Dr Dufau eut terminé sa lecture, il fit signe à la petite fille en lui touchant l’épaule. Très vite, elle passa ses doigts sur les rangées de points saillants qu’elle venait de faire et répéta mot pour mot ce qui venait d’être lu.
      Le public était impressionné. Des gens se levèrent pour applaudir. Quelques-uns refusèrent d’en croire leurs oreilles. Cela leur semblait impossible.
      — Il y a un truc ! dit quelqu’un.
      — Oui, elle connaissait ce texte par cœur.
      Un truc ? Les applaudissements se firent moins nourris. Mais avant qu’ils n’aient tout à fait cessé, Louis se leva d’un bond, rejoignit à tâtons le Dr Dufau qui l’écouta attentivement. Puis il hocha la tête et se leva. Il écarta les bras et dit d’une voix forte :
      — Attendez, mes amis, attendez un instant. Donnez-moi quelques minutes et je vous prouverai que ce que vous avez vu n’est pas une supercherie.
      Le public fit silence. Louis eut un soupir de soulagement. Ils patientaient quelques instants tout au moins. Le Dr Dufau appela aussitôt deux enfants aveugles. Il fit sortir de la salle l’un des enfants. L’autre resta à côté de lui.
      — Maintenant, dit le Dr Dufau, quelqu’un aurait-il l’obligeance de monter sur l’estrade ? N’importe qui fera l’affaire.
      Finalement un homme s’avança. Le Dr Dufau lui présenta une pile de livres.
      — Choisissez-en un, n’importe lequel, dit-il ; et ouvrez-le à la page que vous voudrez. Puis lisez ce que vous voudrez.
      L’homme se mit à lire et l’enfant écrivit chaque mot en alphabet Braille. Alors, on appela l’autre enfant et on le fit revenir dans la salle. Le Dr Dufau lui donna le nouveau texte inscrit en points saillants.
      — Voudrais-tu lire ce qui est écrit là ? demanda-t-il.
      Le jeune garçon hocha la tête. Ses doigts couraient légèrement sur le papier et, d’une voix bien claire, il lut le texte en le répétant mot pour mot. Cette fois-ci, il ne pouvait plus y avoir de doute ! Le public se leva et applaudit. Enfin ! Louis en aurait presque poussé des cris de joie.
 
Les dernières années
 
      La partie la plus difficile du combat avait enfin été gagnée. Il était temps. Louis avait vécu tant d’années avec la tuberculose – ses phases violentes et ses accalmies – qu’elle le laissait à présent très faible, une fois de plus. À nouveau, il se dit qu’il irait bientôt mieux. Il s’était toujours dit cela. Mais cette fois c’était différent.
      En 1844, Louis abandonna l’enseignement. Il n’avait que trente-cinq ans mais il passait le plus clair de son temps au lit. La lutte pour faire triompher son alphabet serait désormais menée par d’autres que lui, par des hommes plus forts. Louis, cependant, continuait à se tenir au courant et, pour la première fois, on lui donnait quelques bonnes nouvelles. L’Institut recevait de plus en plus de lettres qui demandaient des renseignements sur l’alphabet en points saillants. On commençait à l’appeler « l’alphabet Braille » et Louis aimait cela.
      Quelques professeurs se servaient de cet alphabet dans d’autres écoles pour aveugles. En 1847, on fabriqua la première machine à imprimer le braille. Désormais, les livres en points saillants pourraient être faits mécaniquement.
      Ainsi, les années passèrent, les dernières années. Louis devait maintenant vivre au ralenti. Lorsqu’il se sentait assez bien pour cela, il donnait quelques cours de piano à des enfants. Parfois, dans son lit, il transcrivait des textes en points saillants, fabriquait des livres pour la bibliothèque de l’Institut. Il continuait à travailler et à rêver au développement de son alphabet.
      La chambre de Louis était souvent pleine d’amis qui venaient lui rendre visite. Ils riaient et bavardaient avec lui. Louis Braille avait beau être cloué au lit, il n’en était pas moins l’un de ceux qu’on aimait le plus dans toute l’école. « Il aurait tout sacrifié pour n’importe lequel d’entre nous, écrivit plus tard l’un de ses amis, son temps, sa santé, tout ce qu’il possédait. »
      Louis ne parlait jamais de tout ce qu’il faisait pour les autres. « Il ne voulait jamais qu’on le remercie. » Sur son bureau, il y avait une petite boîte noire remplie jusqu’au bord de feuilles de papier : c’étaient des reconnaissances de dettes. Mais Louis écrivit dans son testament : « Détruisez cette boîte lorsque je serai mort. »
      Un jour de décembre 1851, un jour froid et humide, Louis attrapa un rhume. Ce n’était qu’un simple rhume, mais il était si faible qu’il ne parvenait pas à en guérir. Sa fièvre monta de plus en plus. Sa toux empira. Tous ses amis vinrent à son chevet. Ils s’efforçaient de lui dire qu’il irait bientôt mieux. Mais Louis se contentait de hocher la tête. Il savait ce qui l’attendait – il avait souvent été si près de la mort.
      — Inutile de faire semblant, disait-il d’une voix douce.
      Louis n’avait pas peur de la mort. Un prêtre vint prier avec lui et l’aider à s’y préparer.
      — J’ai approché la plus grande des félicités, dit-il après la visite du prêtre.
      Mais Louis Braille aimait aussi la vie.
      — J’ai demandé à Dieu de m’enlever au monde, c’est vrai. Mais je crois que je n’ai pas insisté beaucoup !
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      Le 6 janvier 1852, la pluie tomba toute la journée. Le vent soufflait tout autour de la maison. La tempête empira d’heure en heure. Le tonnerre et les éclairs emplirent le ciel. On aurait dit un combat de géants, au-dehors. Louis se tourna vers la fenêtre et sourit. Toute sa vie n’avait-elle pas été un combat ? Puis il ferma les yeux pour toujours.
      Louis Braille était mort et ses nombreux amis en furent profondément attristés. Il était peu connu de son vivant, aucun journal ne publia la nouvelle de sa mort. Pourtant, aujourd’hui, son nom est célèbre dans le monde entier. Il a été un simple professeur. Il n’a pas gagné beaucoup d’argent. Mais les aveugles du monde entier le bénissent de leur avoir fait l’un des plus précieux cadeaux du monde : l’alphabet Braille.
      L’alphabet de Louis fit son chemin. Timidement d’abord, puis de plus en plus sûrement. Aucun enfant aveugle n’oubliera jamais la découverte des petits points sous ses doigts. Ils ont aidé à répandre le savoir. Une infinité de livres sont sortis des presses Braille. L’alphabet Braille a été traduit dans toutes sortes de langues, même le chinois.
      Six ans après la mort de Louis, la première école pour aveugles d’Amérique commença à employer son alphabet. Dans les trente années qui suivirent, pratiquement toutes les écoles européennes pour aveugles l’employèrent.
      En 1887, les habitants de Coupvray lui érigèrent un monument au milieu de la place du village. Sur l’un des côtés de la haute colonne de marbre apparaît l’alphabet Braille accompagné des mots : « À Braille les aveugles reconnaissants. » De l’autre côté un bas-relief montre Louis expliquant à un enfant comment lire avec les doigts. Le monument se trouve toujours sur cette place où Louis Braille jouait quand il était petit, la place Braille.
      En 1952, cent ans après sa mort, les cendres de Louis Braille furent solennellement transférées au Panthéon. Dans le cortège qui suivait le cercueil, on reconnut une certaine Helen Keller. Il y avait aussi une multitude d’aveugles, dont les cannes blanches résonnaient sur le pavé.
  
Margaret Davidson
Louis Braille, l’enfant de la nuit
Paris, Éditions Gallimard, 1983
(Extraits adaptés)
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