Toi, vole !

 
  
     Mon papa et moi habitons dans un aéroport. Nous n’avons pas de maison et l’aéroport, c’est mieux que la rue. Mais il ne faut surtout pas se faire prendre.
    La nuit dernière, justement, monsieur Simonin et monsieur Vernet se sont fait prendre. « Boire un petit coup, c’est agréable… » Ils chantaient si fort qu’on aurait cru deux vaches en train de meugler. D’après papa, ils ont violé une règle d’or quand on vit dans un aéroport : ne pas se faire remarquer.
    Papa et moi nous faisons tout pour ne nous faire pas remarquer. Nous nous mêlons à la foule et changeons souvent de compagnie aérienne. « Delta Air Lines, Cathay Pacific, Air Italia… nous les aimons toutes », dit papa. Nous avons tous les deux des tenues passe-partout et un sac de voyage à fermeture éclair contenant nos vêtements de rechange. Ne pas se faire remarquer, c’est ressembler à tout le monde et à personne.
    Une fois, nous avons vu une femme qui poussait un caddie avec plein de choses dedans. Habillée d’un long manteau sale, elle s’est couchée sur une rangée de sièges devant la porte d’embarquement nº 6. Avec son caddie, son vieux manteau, sa façon de s’allonger sur les sièges en pleine journée, on ne pouvait pas ne pas la remarquer. Les agents de sécurité l’ont vite chassée.
    Papa et moi ne dormons jamais au même endroit. Je lui demande : « Où serons-nous ce soir ? » Il vérifie dans son calepin et me répond : « Royal Air Maroc. Là-bas, dans l’autre aérogare. »
    Ça ne fait rien. Nous aimons marcher. Nous connaissons certains habitués de l’aéroport de nom et de vue. Il y a Alfred Joffre, Annie Franeck et monsieur Mars. Mais nous ne nous asseyons pas ensemble. « Si nous restons avec eux, nous aurons tôt fait de nous faire remarquer », dit papa. Dans l’aéroport, tout bouge tout le temps : les passagers, les pilotes, les hôtesses de l’air, les femmes de ménage avec leurs balais. Des avions se posent juste derrière les vitres en rugissant… D’autres rugissent en décollant. Des bagages dégringolent la pente d’un toboggan, des escaliers mécaniques s’enroulent vers le haut ou vers le bas avant de disparaître sous le sol. 
    Tout le monde va quelque part, sauf papa et moi. Nous, nous restons.
    Un jour, un petit oiseau brun s’est glissé dans l’aérogare principale et il est resté prisonnier. Il a voleté jusque sous le toit, s’est jeté contre une vitre, est tombé par terre, presque assommé, avant d’aller, à bout de souffle, se percher sur une haute poutrelle. « N’abandonne pas ! lui ai-je ordonné en silence. Tu peux t’échapper ! »
    Pendant des jours, l’oiseau a voltigé çà et là, blessé à l’aile. Enfin, un matin, une porte coulissante s’est ouverte et il en a profité pour se faufiler dehors. Je l’ai regardé s’élever dans le ciel. Son aile semblait guérie. « Vole, petit oiseau, vole ! ai-je murmuré. Rentre chez toi. » Même si je ne l’entendais pas, je savais qu’il chantait. J’étais heureux.
    L’aéroport est bruyant et animé, même la nuit. Papa et moi dormons malgré tout. Quand le silence s’installe, entre deux et quatre heures du matin, nous nous réveillons. « Temps mort », déclare papa. À cette heure-là, il n’y a presque pas de départs ou d’arrivées. L’aéroport se vide, alors nous sommes encore plus prudents.
    Un peu plus tard, papa et moi nous débarbouillons dans les toilettes, et papa se rase. C’est un endroit où il y a toujours du monde, même à l’aube, et cela nous convient. Des inconnus parlent à des inconnus. « Et vous, vous arrivez d’où ? » « Trois heures de retard ! Je suis vanné ! »
    Papa et moi, nous ne parlons à personne. Nous achetons des beignets et du lait pour le petit déjeuner, et faisons la queue à l’une des cafétérias avec nos plateaux rouges. Certains jours, papa m’offre un jus d’orange.
    Le week-end, papa prend l’autobus pour aller travailler. Il est gardien dans un bureau en ville. Le prix du billet est de deux euros l’aller et deux euros le retour.
    Ces jours-là, madame Medina prend soin de moi. Les Medina habitent dans l’aéroport, eux aussi : il y a la grand-mère, madame Medina et Denis. Denis est mon ami. Lui et moi partons à la recherche des chariots laissés par les voyageurs. Chacun d’entre eux nous rapporte cinquante centimes de consigne. S’il y a beaucoup de monde, et si la foule nous paraît sûre, nous proposons de porter des valises.
    « Un coup de main, madame ? Elle a l’air drôlement lourd. » Ou encore : « Je peux vous appeler un taxi ? » Denis est très doué pour appeler les taxis. Il a déjà sept ans, c’est pour ça. Il arrive qu’un voyageur ne laisse pas de pourboire. Alors Denis lance tout bas : « Radin ! » Mais il ne le dit pas trop fort. Les Medina savent eux aussi qu’il est dangereux de se faire remarquer.
    Quand papa rentre du travail, nous dînons tous ensemble. Papa offre les sandwichs. C’est sa façon à lui de remercier les Medina de s’être occupés de moi. Si la journée a été bonne, Denis et moi offrons la tarte. Mais maintenant je ne le fais plus. Je cache mes économies dans ma chaussure. Parfois, je demande à papa : « Aurons-nous un jour un appartement à nous ? J’aimerai bien que tout soit comme avant. Avant la mort de maman. »
    « Un jour peut-être, me répond-t-il. Si je trouve un deuxième travail. Si nous économisons assez d’argent. » Il me passe la main dans les cheveux. « Mais on est bien ici, tu ne trouves pas ? On est au chaud, en sécurité, et le tarif est raisonnable ! »
    Pourtant, je sais que papa fait tout ce qu’il peut pour nous trouver un endroit à nous. Il récupère des journaux dans les poubelles, puis il entoure des chiffres et des lettres avec son crayon. Ensuite, il se dirige vers les téléphones. Quand il revient, il paraît triste. Triste et en colère. Je sais que les coups de fil, c’est pour nous trouver un appartement. Je sais que les loyers sont trop élevés pour nous. « Moi aussi, je fais des économies », lui dis-je en levant un pied et en montrant ma chaussure du doigt. Papa sourit : « Tu es un bon garçon ! »
    « Si on trouve un appartement, toi et ton papa pourrez venir habiter avec nous », propose Denis. Et moi je lui réponds : « Si mon papa et moi trouvons un appartement, toi, ta maman, et ta grand-mère viendrez habiter chez nous ! » « Ça marche ! » Une poignée de main et notre pacte est scellé.
    « Après l’été, me dis papa, il faudra que tu ailles à l’école. » « Comment ferons-nous ? » je lui demande. « Je ne sais pas, mais c’est important. On trouvera bien une solution. » La maman de Denis pense que son fils n’a pas besoin de commencer l’école tout de suite. Mais papa dit que je ne peux pas me permettre d’attendre.
    Quelquefois je regarde des gens qui retrouvent d’autres gens. « Comme tu nous as manqué ! » « C’est si bon de rentrer à la maison ! » Quelques fois je suis en colère. J’ai envie de courir vers eux, de les pousser en hurlant : « Pourquoi vous avez une maison, vous ? Qu’est-ce que vous avez de mieux que nous ? »
    Mais je ne dis rien, sans quoi nous nous ferions remarquer. Quelques fois j’ai juste envie de pleurer. J’ai l’impression que papa et moi allons rester ici toute notre vie.
    Puis je me souviens de l’oiseau. Cela a pris du temps, mais un matin une porte s’est ouverte. Et quand il s’est envolé, je sais qu’il chantait.
 
 
Eve Bunting
Toi, vole !
Paris, Syros, 2006
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