La lanterne

 
 
     — Vois-tu ces points de flamme qui courent sur le fer à gaufre, disait mon grand-père. C’est l’âme de tous ceux qui sont morts et qui nous ont aimés. Ils reviennent pour qu’on pense à eux le jour de la Noël.
     Après avoir jeté sur le feu un des petits blocs de sapin qu’il avait sciés durant la journée et qui, alignés sur le poêle, pleuraient des larmes de résine, il reprit :
     — Sois toujours bon pour les autres, mon enfant. A ceux qui ont été mauvais, Dieu défend à jamais de revenir parmi nous.
     Comme j’étais prêt pour la messe de minuit, mes sabots aux pieds, mon gros caban à capuchon sur les épaules, il alluma une lanterne aux vitraux de couleur.
     — C’est la lanterne avec laquelle j’allais moi-même à la messe de minuit quand j’étais petit garçon. Elle n’a jamais servi qu’à cela. J’étais un enfant de chœur. Mon père me l’avait fabriquée parce que je devais traverser un grand bois pour arriver à l’église. C’est moi qui faisais sonner les cloches.
     Me tendant la lanterne, il ajouta :
     — N’aie pas peur… Je serai à côté de toi, caché dans la lanterne. Ainsi, tu ne seras pas seul. Ne fais pas trop de bruit sur la route : tu entendras, dans les étables, les animaux se mettre à genoux.
     Je me préparai à partir. A cette époque, je n’avais que neuf ans et j’étais craintif. Mon grand-père continua à me donner des conseils de prudence jusqu’au moment de quitter la maison où je passais chaque année les vacances de Noël. Il était devenu vieux. Il se sentait trop malade pour m’accompagner à la messe de minuit comme il le faisait auparavant.
     Comme la voix de mon grand-père, ma main tremblait en balançant sur la route la précieuse lanterne. Elle dessinait, sur la neige craquante comme du sucre, un carré de lumière dont chaque face avait une couleur différente. Je m’amusais à la faire tourner pour que mes sabots parussent successivement bleus, jaunes, rouges ou verts. Çà et là, une fenêtre allumée creusait dans la nuit un trou clair. Une odeur de boudin chaud traînait près des fermes. J’écoutai longuement la cloche. Par trois fois, elle annonça la messe de minuit.
*****
     Voici quelques années que mon grand-père est mort. Je continue de passer mes vacances chez ma grand-mère. Nous parlons souvent de lui, car il était la gentillesse et la bonté faites homme. C’est en souvenir de lui que je ne manquais jamais d’aller à la messe de Noël.
     J’avais treize ans. Il faisait, cet hiver-là, une nuit splendide. Le ciel semblait planté sur le village tel un sapin où brûlaient des milliers de bougies. Les fenêtres des maisons luisaient comme des mouchoirs de lumière alignés sur une corde invisible. De partout, montaient les rires et les cris de joie des paysans qui partaient fêter le réveillon.
     La messe de minuit terminée, j’allumai ma lanterne. Impatient de déguster l’oie que ma grand-mère avait préparée, je pris le raccourci au lieu d’emprunter la grand-route qui, pour éviter les terrains marécageux qui bordaient l’étang, faisait une large courbe.
     Arrivé à mi-chemin, un coup de vent éteignit ma lanterne. Elle s’était éteinte plusieurs fois à l’aller, tant la bise était forte. Il ne me restait plus qu’une allumette. J’avais emporté une boîte plus qu’aux trois-quarts vide. Je me souvins du nombre d’allumettes que j’avais gaspillées en ne prenant pas la précaution d’allumer la bougie de ma lanterne à contrevent. Il n’y avait pas de lune. La clarté des étoiles faisait paraître l’obscurité plus dense. Devant moi, je distinguais mal un vieux saule. Je m’en approchai, me calai derrière le tronc et tentai d’allumer ma lanterne. Mes doigts tremblaient si fort que l’allumette s’écrasa contre la mèche.
     A ma droite, le sentier s’enfonçait entre le bord de l’étang et l’orée d’un bois de sapins. Je restais là, stupide, lorsque je vis une lanterne s’avancer, seule, le long du chemin. Que de fois, pour me faire peur, m’avait-on parlé du fantôme du chemin qui se plaisait à égarer les enfants désobéissants. Mais on ne m’avait rien dit de sa lanterne. La bise enserrait mon cou de ses mains de glace. Mon cœur battait à se rompre. La lanterne s’arrêta devant moi, et une voix douce s’éleva :
     — N’aie pas peur. Je t’avais dit que je serais à côté de toi, caché dans la lanterne. Comme la tienne s’est éteinte, j’ai pris celle de notre grange. Viens, je vais te guider jusqu’à la maison.
     Comme je demeurais immobile, la voix reprit :
       — N’aie pas peur. Tu n’auras qu’à suivre la lanterne. C’est moi qui suis dedans.
     Bien que j’aie reconnu la voix de mon grand-père, je ne bougeai pas.
     Alors, la voix insista :
     — Allons, viens !
     Sans que j’y sois pour quelque chose, mes jambes se mirent à marcher. Je voyais, à chaque tournant, la lanterne se refléter dans l’eau, faire sortir de l’ombre, l’un après l’autre, les troncs noueux des saules qui prenaient l’apparence de fantômes surgis de la nuit.
     Dès que je m’arrêtais, la lanterne aussi s’arrêtait, et la voix de mon grand-père reprenait :
     — N’aie pas peur. Je suis là.
     Nous eûmes bientôt dépassé le bois de sapins, puis l’étang. Après un dernier crochet, le sentier déboucha sur la grand-route. Les maisons que je connaissais surgirent de l’ombre avec leurs fenêtres débordantes de rires. Arrivés devant notre porte, j’entendis la voix me murmurer :
     — Au revoir, petit. Aussi longtemps que tu seras bon, je serai là pour te protéger.
     J’eus à peine la force de répondre et de crier « merci » tant j’étais troublé.
     J’ouvris la porte et allai me jeter dans les bras de ma grand-mère. Lorsque je fus un peu calmé, je lui racontai mon aventure. Mais elle demeura, incrédule.
     — Allons voir si la lanterne de l’étable est à sa place, lui suggérai-je.
     — Tu vois bien que oui, me dit-elle.
     Comme je soulevais la lanterne, je faillis la lâcher.
     — Sens, elle est brûlante. Je suis certain, moi, que c’était grand-père. Il vient de l’employer, c’est évident.
     Ma grand-mère prit la lanterne et la posa par terre pour qu’elle se refroidisse. Puis, rentrant dans la cuisine qui sentait bon l’oie rôtie, elle me serra longtemps dans ses bras. Elle ne parla plus de la lanterne cette nuit-là.
     Depuis lors, chaque fois qu’à l’approche de la Noël, je voulais lui rappeler cette histoire, elle me mettait la main sur la bouche et me disait :
     — Si tu me parlais de tes examens du premier trimestre. As-tu bien travaillé, en cette fin d’année ?
 
Maurice Carême
« La lanterne » in Le château sur la mer
Roumanie, Éd. Fidès – © Fondation Maurice Carême
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