La vallée dans la brume

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     Il était une fois, dans un pays lointain, une profonde vallée toujours plongée dans le brouillard. Les habitants de cette vallée n’avaient jamais vu briller le soleil.
     Ils n’avaient jamais vu non plus la lumière argentée de la lune ni le scintillement des étoiles. Et jamais personne n’avait escaladé les montagnes d’alentour pour voir ce qui pouvait bien se trouver au-delà.
     Les vieilles gens racontaient aux adultes : « Notre vallée est la plus belle. Aucun autre endroit ne saurait l’égaler. »
     Les adultes racontaient à leur tour aux enfants : « Tout ce dont nous avons besoin se trouve là, dans notre vallée, la plus belle vallée du monde. »
     Les enfants croyaient ce qu’on leur disait. Devenus à leur tour des parents, puis des grands-parents, ils racontaient alors la même chose à leurs enfants et à leurs petits-enfants.
     C’est ainsi que s’écoulaient les années et les siècles.
 
     Dans cette vallée, il y avait une ville étrange du nom de Bruma. Non loin de là, vivaient un jeune garçon et son grand-père. Quand ils passaient devant leur maison, les gens disaient : « C’est là que vivent Quentin et son vieux fou de grand-père. »
     En effet, le grand-père prétendait qu’il existait un autre monde derrière les montagnes. Un monde plein de lumière et de couleurs… Voilà pourquoi on le tenait pour fou, et pourquoi il avait dû aller s’installer en dehors de la ville.

 

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     Quentin était convaincu que son grand-père disait la vérité. Il aurait bien voulu l’aider à le prouver.
     Un jour, son grand-père lui dit : « Écoute Quentin, je suis maintenant trop vieux pour escalader les montagnes. Toi, plus tard, tu pourras peut-être grimper et découvrir le chemin de la lumière. Mais d’abord, tu dois grandir et devenir fort pour que personne ne puisse t’en empêcher. »
     Cette nuit-là, Quentin ne put dormir. Il pensait : « Je voudrais tant que grand-père voie le soleil avant de mourir. » Et il décida de se mettre en route pour trouver le chemin.
 
     Il faisait très noir, mais Quentin avançait bravement. La rivière lui murmurait : « N’y va pas, il n’y a rien à faire en dehors de la vallée. »
     Le hibou hululait : « N’y va pas, c’est du temps perdu. » Les loups hurlaient : « Si tu continues, tu vas mourir. » Quentin eut peur, mais il poursuivit son chemin.
     Le brouillard se dissipa. Quentin était parvenu au sommet de la montagne. Pour la première fois de sa vie, il voyait le soleil se lever. Il put même apercevoir encore quelques étoiles qui brillaient dans le ciel.
     De là-haut, il découvrait les nuages accumulés au-dessus de sa vallée. Seules, les hautes tours de l’hôtel de ville pointaient à travers le brouillard.

 

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     Quentin redescendit en courant jusqu’à l’hôtel de ville.
     Il s’adressa au comité des vieux sages : « Je viens de voir un monde plein de lumière et de couleurs de l’autre côté de la montagne !
     — C’est impossible ! répliqua un sage. Rien n’existe en dehors de notre vallée. Mais, qui es-tu au juste ? »
     Un autre vieux sage s’écria : « Mais, c’est Quentin ! il est devenu aussi fou que son grand-père. » Et tous alors s’esclaffèrent.
     Quentin se fâcha : « Ce que j’ai vu, vous pouvez tous le voir aussi ! Les tours de l’hôtel de ville émergent de la brume. Montons-y ensemble. »
     « C’est défendu de grimper au sommet des tours ! crièrent les vieux sages. C’est très dangereux. C’est interdit depuis toujours, et personne jamais n’y est monté.
     — Eh bien ! ça va changer », répondit Quentin.
     Et il s’élança pour gravir quatre à quatre les marches raides de l’escalier. Il prit vite de l’avance. Les vieux sages couraient derrière lui en criant : « Arrête ! ou nous appelons les gardes. »
     Quentin avait peur, mais il continuait quand même à grimper. Les vieux sages le suivaient en vociférant. Quand les gardes arrivèrent enfin, Quentin était déjà presque en haut.
     « Redescends immédiatement si tu ne veux pas aller en prison ! » lui crièrent-ils. Mais Quentin comprit que personne ne pourrait le rattraper, et il continua son ascension. Quand ses poursuivants arrivèrent au sommet de la tour, ils s’exclamèrent : « Oh ! Comme c’est beau ! »
     Tout le monde réalisa alors que Quentin et son grand-père avaient raison.
 
     Tandis que tous continuaient d’admirer le paysage, Quentin alla retrouver son grand-père pour tout lui raconter. Son récit à peine terminé, il plongea dans un profond sommeil sous le regard admiratif du grand-père.
     Beaucoup de temps s’est écoulé depuis. Les habitants de la cité des brumes sont sortis de leur vallée. Ils ont découvert le soleil, la lune et les étoiles, et les bateaux à voiles. De nombreux voyageurs sont aussi venus admirer la beauté de la cité dans la brume.
     Là-haut sur la montagne, là où la lumière et la brume se rencontrent, Quentin et son grand-père habitent dans une nouvelle maison. Quand les gens s’en approchent, ils disent : « C’est là que vivent Quentin et son vieux sage de grand-père. »

 

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Arcadio Lobato
La vallée dans la brume
Paris, Bilboquet/Bohem press, 1995
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