Les « meninos da rua » de Luanda

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Angola, 2004

 

 

      André, José et moi n’avons pas eu le courage aujourd’hui d’aller fouiller dans les poubelles ou dans la décharge municipale. Il a fait froid cette nuit et nous sommes fatigués.
      Chez nous, il n’y a que deux saisons : la saison sèche de mai à septembre et la saison des pluies d’octobre à avril. Parfois, il pleut si fort la nuit que nous sommes obligés de dormir adossés contre un mur, car le sol est trop mouillé. Même en été, il y a de grands écarts de température entre le jour et la nuit.
      Ce matin, nous sommes restés tous les trois dans notre coin de rue, au fond de la place principale, sous nos couvertures de chiffons déchirées. Nous avons très mal dormi et nous avons faim.
      Sur les tas d’ordures où les adultes cherchent à manger, nous sommes souvent trop nombreux et même là, il est difficile de trouver de la nourriture. On y cherche aussi des bouteilles en plastique que nous nettoyons pour les revendre. Il faut trier les déchets dans Luanda qui est une très grande ville, puis les transporter pour gagner un peu d’argent. Mais cela fait beaucoup de travail pour pas grand-chose : à peine un bol de riz par jour. On vend aussi des bouts de métal, mais comme nous sommes pieds nus, il faut faire attention de ne pas se blesser car il serait impossible de se faire soigner : l’hôpital est payant. On nous y fait payer même le coton !
      Parmi ces déchets on peut trouver des bouts de pain ou de poisson, jetés là, au milieu des papiers gras ; ces détritus peuvent nous faire patienter avant de mendier car nous n’avons pas d’autre solution pour vivre. Nos parents sont loin… Ceux d’André sont morts pendant la guerre.

 

      Nous espérons toujours que des gens bien habillés, roulant dans de belles voitures, s’arrêteront pour nous aider. Nous le savons : ils vendent des diamants ou du pétrole, et sont très riches. Mais peu de personnes nous approchent car elles craignent d’attirer trop d’enfants comme nous ou d’être attaquées. Elles pensent que nous sommes tous drogués ; c’est vrai que certains, surtout les plus grands, respirent dans des sacs en plastique de la colle qui se dégage des gaz d’essence. Ça leur permet de dormir ou d’avoir moins faim. Même si quelqu’un s’arrêtait pour nous donner quelque chose, les grands n’hésiteraient pas à nous voler. Parfois même la police nous accuse d’avoir volé un T-shirt qu’on nous a offert et nous pouvons nous retrouver en prison. Nous faisons très attention car la pauvreté rend les gens méchants. Nous n’avons que dix ans…

 

      José aime jouer au football. Il a toujours avec lui une boule de chiffons qu’il a fabriquée et qui nous sert de ballon. Un soir, tandis que nous essayions de trouver un peu de tranquillité pour nous reposer dans le recoin d’une place de la ville, un homme angolais et une femme qui nous regardaient jouer près de la voiture du marchand ambulant de soda, de sandwichs et de bonbons, sont venus vers nous… Immédiatement, nous avons arrêté de jouer avec notre faux ballon qui ne rebondit pas du tout. André a caché son nounours déchiqueté sous son bras, José sa boule de chiffons, et j’ai ramassé le vieux drap sale dans lequel nous dormons. Nous étions prêts à fuir vers notre refuge quand la dame nous a appelés. Elle nous a demandé où étaient nos parents. Elle a insisté. On s’est méfiés mais ces gens n’avaient pas l’air méchant.
      J’ai répondu qu’ils vivaient loin de la capitale, dans le nord du pays, et qu’ils ne pouvaient plus nous nourrir. José et André n’ont rien dit car ils souffrent encore beaucoup de ne plus voir leur famille.
      Elle a continué :
      — Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

 

      Je ne comprenais pas bien ce qu’elle disait, mais en tapant sur mon ventre, j’ai fait comprendre à cette étrangère que nous voulions manger. Elle nous a acheté trois gros sandwichs et trois canettes de soda. Nous n’avons pas attendu pour nous jeter sur notre « cadeau ». Mais des Angolais plus âgés qui buvaient des bières derrière nous sont arrivés et ont volé le sandwich de José.
      L’un d’eux nous a insultés, traités de bandits. La femme s’est mise en colère. Elle a dit, dans un portugais bizarre :
      — C’est toi le bandit !
      L’Angolais qui l’accompagnait, appelé Joka, a traduit ce qu’elle disait.
      Le garçon qui nous a volé le sandwich a répondu :
      — Ils n’ont qu’à aller dans le centre d’accueil le plus proche ; mais ils préfèrent dormir dehors !

 

      Je me demande ce qui lui fait dire ça. Franchement, je préférerais ne pas dormir par terre dans la rue, ne plus avoir froid, et ne plus me faire maltraiter. Mais ces centres pour enfants de la rue ne sont pas plus sûrs pour nous que de rester dehors. Et même, les plus petits peuvent se faire agresser plus facilement parce qu’il n’y a pas de lumière sur le trajet. Finalement, nous avons pu terminer notre repas, le premier vraiment bon depuis longtemps. Avant de partir, la dame nous a fait promettre d’être au même endroit le lendemain, elle reviendrait nous voir.
      La dame a alors demandé à Joka de lui faire visiter des centres d’accueil. Elle se demandait quels dangers nous y courions. Elle avait entendu parler d’endroits où l’on accueillait des filles droguées quand elles avaient des enfants, ou d’un autre où l’on s’occupait d’enfants handicapés ou d’enfants soldats. Mais nous n’étions pas des enfants soldats. Je n’ai jamais été pris par les groupes armés du pays qui font travailler les enfants comme des bêtes. Il y en a à qui l’on donne des armes et qui sont obligés de tuer. Pour les forcer à tirer, les adultes les droguent et les menacent de tuer leur famille.
      Mais il y a des enfants qui ne sont pas obligés de faire la guerre. Il paraît qu’on leur demande plutôt de cuisiner, surtout pour les filles, ou de monter la garde. Ils peuvent devenir des espions, des porteurs, des esclaves même. Le pire, c’est lorsque des jeunes servent de “bouclier humain” : ils passent devant tout le monde lorsqu’il y a des mines antipersonnel. Ils explosent pour ouvrir le passage aux troupes suivantes. Il paraît que bien souvent ces mines ne sont pas utilisées pour tuer, mais pour blesser grièvement, pour immobiliser les populations. Dans tous les pays en guerre, il y a des avions qui jettent une pluie de mines et après, on ne sait plus comment les trouver. C’est pour cela que l’on se sert des enfants. Je ne veux pas être un enfant soldat.

 

      Le lendemain, nous avons attendu la dame toute la journée et une partie de la soirée. Nous n’étions pas sûrs qu’elle viendrait. Ou plutôt, on était persuadés que cette dame était comme tous les autres qui nous font des promesses sans les tenir. Beaucoup d’étrangers, des gens qui font partie d’associations ou autres passent une fois, nous posent des questions puis disparaissent à tout jamais.
      Pourtant, elle est arrivée sur la place peu avant minuit. Comme d’habitude, nous nous étions allongés près de notre mur, cachés dans l’obscurité sous notre couverture crasseuse, n’espérant plus personne. Pour une fois je dormais si bien que, quand j’ai senti une main sur moi, j’ai fait mine de vouloir poursuivre ma nuit. Bien souvent je n’arrive pas à dormir car il y a toujours la peur de se faire agresser, ou ramasser par la police et jeter en prison, ce qui est horrible.

 

MR2

 

      José et André, eux, se sont réveillés d’un bond après avoir aperçu les paquets qu’avait apportés l’étrangère. Nous étions plus que curieux de savoir ce qu’il y avait dedans et nous avons ouvert les sacs sans attendre. Nous avons trouvé des chaussures que nous avons essayées tout de suite. Elles étaient parfaites. Ouf ! Nos pieds ne seraient plus gelés la nuit et le jour nous ne risquerions plus de nous blesser dans les tas d’ordures. Nous avions des T-shirts propres et, comble de bonheur pour José, il y avait au milieu de toutes ces affaires un ballon de football tout neuf…
      Elle nous a expliqué que d’autres gens pensaient à nous et que certains se démenaient pour nous aider… Elle a ajouté que tous les enfants du monde avaient des droits et que la Convention des droits de l’enfant qui a été signée par tous les pays du monde était censée nous protéger. Nous pouvions refuser d’être maltraités. Ça nous a un peu rassurés mais nous nous demandions comment cela nous aiderait…

 

 

Marie-José Lallart ; Olivier Villepreux
Les enfants invisibles: Histoires d’enfants des rues
Arles, Actes Sud, 2012
(Adaptation)
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