Pays Sages

Pays Sages1

 

Avec mes couleurs,
je m’installe dans un champ.
Blé vert au printemps,
blé jaune en été ;
je m’applique et tourne le temps.
Voilà un grand dégradé.
 
Au sommet de la colline,
le soleil se couche.
Sans cesse les couleurs changent.
Je multiplie les touches.
Je décide :
ma colline sera bleue, mon soleil blanc
et mon ciel rouge.
 
Maintenant, plus rien ne bouge.
J’ai toutes les couleurs sur ma palette.
Mais voici le soir…
Alors je recouvre
tout mon tableau de noir,
et avec mon pinceau le plus fin,
j’allume les réverbères et
les lumières aux fenêtres.
 
Un matin, devant le parterre.
Pour chaque nouvelle herbe,
un tiret vert.
Accent circonflexe
sur un mot plein de lettres,
voilà une pâquerette.
Le sable jaune, la mer bleue
et l’écume qui vient de l’horizon.
 
Lentement, d’un trait blanc,
je partage la toile en deux.
Entre les rochers, la mer s’agite.
 
Aussi haut, aussi grand qu’un mur,
passe un bateau.
Trois coups de pinceau : trois rayures.
Et des ronds : pour les hublots.
Sur la plage s’ouvre un parasol.
Puis cinq, puis dix, toute une colonie.
Je lance une poignée de couleurs…
Qui tombent sur mon tableau
en confettis.
 
Les avions s’envolent.
Ils vont trop vite et
s’échappent du tableau.
Entre deux nuages qui rigolent,
je peins leurs sillons très haut.
 
Pour donner à l’arc-en-ciel
ses couleurs si belles, si belles.
je fais des ronds dans l’eau
avec la pointe de mon pinceau.
 
Devant le bosquet, j’installe mon chevalet.
Le vent de la fin de l’été se met à souffler.
Alors, dans le ciel veiné,
je peins mon béret !
La brume se lève.
Un peu de mauve,
beaucoup de violet :
la montagne a revêtu son pyjama rayé.
 
C’est l’hiver. Il neige.
Tout devient blanc.
Le tableau restera vierge.
Alors j’écris mon nom en tremblant.
 

 

 
Éric Battut
Pays Sages
Mont-près-Chambord, Bilboquet, 2001
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