Coton blues

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Coton…

Ce n’est pas un nom.
C’est pourtant le sien.
 
Le Maître l’a choisi pour se moquer
de ses cheveux rêches,
pour rire de ses gros yeux,
et surtout de sa peau si sombre
qu’on la dirait découpée dans la nuit.
 
Quel âge a-t-elle, Coton ?
Elle-même n’en sait rien.
Dix ans, douze peut-être…
Assez pour être vendue,
assez pour travailler…
 
Coton aussi, parce que c’est le trésor de la plantation,
c’est la richesse.
Parce que sans les champs de flocons,
le Maître vaudrait bien peu de chose.
 
Elle ne dit rien, Coton.
Aucun son n’a jamais franchi ses lèvres.
On la croirait muette, Coton.
Qui peut savoir qu’elle rêve ?
 
Elle se lève le matin,
quand le jour ignore encore qu’il s’éveille.
Elle mange comme les autres, la farine trempée dans l’eau.
Puis elle va sur les chemins, le sac plié sur le dos,
sans regarder autour d’elle, rentrée en elle-même.
Elle pense au vieil Africain…
 
On ne la remarque pas, Coton.
On ne lui parle pas.
C’est comme si elle n’existait pas, Coton.
Seul le vieux Kunta connaît son rêve.
 
Toute la journée,
c’est le blanc qui domine.
Le blanc cinglant dit fouet,
le blanc doux des fleurs qu’elle cueille,
le blanc brûlant de la chaleur
qui la mine et qui lui fait tourner la tête…
 
Elle se tait, Coton.
Elle travaille en silence.
Les autres chantent des airs
qui tordent le ventre
et pleurent d’épuisement.
 
Elle ne chante pas, Coton.
Cette musique n’est pas pour elle.
Elle ne pense qu’à la nuit, Coton,
car la nuit est en elle.
 
Dès que la nuit tombe, que le travail est terminé
et que la soupe est avalée, elle va s’asseoir dans l’ombre,
à l’écart des feux autour desquels fredonnent les esclaves.
 
Et là…
 
La nuit efface toutes les couleurs.
Tout devient comme elle.
La maison du Maître, le ciel, le coton lui-même,
s’imprègnent d’obscurité.
 
Là enfin, peut naître son rêve.

 

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C’est Kunta qui lui a appris. Kunta, le vieil Africain
de l’autre plantation, celui qui venait de plus loin que la mer.
Et au-delà de ce monde, il existe tant de mystères.
 
D’abord, fermer les yeux. Se laisser emplir par cette chaleur,
cette musique, venues du vieux pays.
Dans l’obscurité, Coton cherche la mémoire de Kunta
pour sentir comme le vent courait sur la savane,
comme l’odeur sauvage des bêtes coulait dans les veines.
 
Enfin elle s’endort, les yeux ouverts,
avec dans la tête le refrain des koras…
 
C’est d’abord le vent qui court sur les champs,
puis la vie des bêtes qui remplit sa tête.
 
Après vient l’eau, si rare et si précieuse.
L’Océan…
 
Elle s’y baigne, Coton, de tout son corps offert.
Dans son ventre,
Coton s’immerge,
de plus en plus profond.
 
Jusqu’à ce que l’air lui manque…
Jusqu’à ce que dansent, devant ses yeux,
les ailes magiques de l’Oiseau Mère.
 
Enfin l’emporte l’Oiseau géant au-delà de l’Océan.
Elle vole Coton, avec le Calao.
 
La mer est sous elle, le ciel tient dans sa tête.
Elle sent le vent sur ses plumes
et voit le monde par ses yeux.
 
Elle vole Coton, elle est le Calao.

 

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L’oiseau cherche.
Il vogue sur les nuages.
La terre, sous ses ailes,
déroule ses étendues ouatées.
Si blancs les champs, si noir le Bois d’Ebène.
Si graves les voix qui montent vers elle…
… et la guident, en secret,
vers la maison du Maître.
 
Elle se presse, Coton, au bout de son voyage,
lorsque les chants montent en chœur
au milieu des fleurs.
 
En bas, la cueillette se poursuit.
On ne la voit pas, Coton.
Elle est cet Oiseau étrange,
que nul, ici, n’apercevra jamais.
 
Il tourne le dos aux cases
et se pose loin d’elles,
juste devant une fille qui rêve,
les yeux grands ouverts…
 
Et elle s’éveille, Coton,
seule devant les feux éteints.
Mais elle est sûre, Coton,
qu’une nuit son rêve prendra fin.
 
Le temps a passé.
 
Tous les jours,
Coton glanait les fleurs blanches.
 
Toutes les nuits,
Coton rêvait en silence…
 
Et puis un matin, elle a quitté le chemin.
Les esclaves ont dépouillé les champs
de leur dernier duvet.
Il volait dans l’air chauffé à blanc.
Ce jour-là, le Maître a fait chercher Coton
partout dans la plantation.
 
Les chasseurs d’esclaves ont fouillé toute la région.
Leurs chiens ont sillonné les forêts.
Ils ont sondé chaque buisson.
 
Ils ne l’ont jamais retrouvée.
 
Depuis, les esclaves chantent son nom.
 
Ils disent que l’Oiseau Mère l’a emportée au loin,
au bout de l’Océan.
Ils disent que la parole lui est revenue.
 
Ils disent surtout qu’elle chante, Coton, au son des koras,
pour tous ceux à qui les Maîtres ont imposé un nom,
pour rire de leur couleur et interdire leurs rêves…
 
Elle chante pour ceux, Coton, que le rêve éveillera.

 

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